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Alexandra Géraci
Alice, 12 ans, se prépare pour aller à l’école. Elle enfile son petit top rose qui dévoile son nombril, passe son jeans pailleté sur un string bleu en dentelle et maquille ses lèvres avec du gloss à la fraise. Sur le chemin de l’école, elle croise un homme. Il la regarde avec attention, elle semble sortir d’un magazine! Alice en est consciente, elle travaille son look pour être belle mais, ce qu’elle ignore, c’est que cet homme qui la regarde a d’autres envies…
Cette image d’aujourd’hui joue comme un miroir avec la Lolita de Nabokov, livre mythique paru pour la première fois en France en 1955, très vite censuré, réédité en 1959 et remis à jour quarante années plus tard!
Admiration et trouble
«Elle allait avoir 13 ans le 1er janvier. Dans deux ans environ, elle allait cesser d’être une nymphette et devenir une 'jeune fille', et ensuite une 'étudiante' - l’horreur suprême. La Lolita dont les crêtes iliaques ne s’étaient pas encore épanouies, la Lolita que je pouvais toucher et sentir et entendre et voir aujourd’hui, la Lolita à la voix stridente, aux cheveux d’un brun ardent - avec leur frange et leurs ondulations sur les côtés et leurs boucles derrière - au cou brûlant et moite, et au vocabulaire vulgaire – 'dégueu', 'super', 'formid', 'cinglé', 'corniaud'. C’était cette Lolita, ma Lolita, que le pauvre Catulle (1) allait perdre à tout jamais.» (2) Le roman de Nabokov nous est narré sous la forme d’un journal, nous rentrons dans l’intimité d’un homme quadragénaire: Humbert Humbert, amoureux fou d’une fillette de 12 ans. Nous suivons cette histoire sans nous poser de questions de morale. Pourtant, tout dans cette passion génère quelque chose de malsain. Le personnage de Humbert nous séduit par sa façon d’être: il est cultivé et aime Lolita d’un amour sincère. Lolita, elle, est présentée comme une gamine vulgaire, qui joue beaucoup avec les sentiments de Humbert. Après la lecture de ce roman, nous n’éprouvons aucune animosité envers Humbert: au contraire, nous sommes émus et touchés par lui. Mais nous détestons Lolita pour sa manière d’agir envers cet homme! A aucun moment, nous ne remettons en question la personnalité de Humbert… L’écriture de Nabokov est subtile, fine, poétique, il nous emmène dans un univers de beauté et d’esthétique masquant la réalité sordide de cette histoire car H. H. est bien pédophile… En 1959, Maurice Nadeau, critique français fameux, est choqué par ce roman. Il s’étonne d'avoir pris tant de plaisir à sa lecture: «D’où vient pourtant que Lolita se lit allégrement et qu’on prend intérêt aux aventures qui nous sont contées?» Aujourd’hui encore, nous éprouvons, comme la plupart des lecteurs, à la fois admiration et trouble face à cette œuvre. Maurice Couturier, le préfacier, dit: «Cela soulève le problème, jamais vraiment résolu, du rapport entre l’éthique et l’esthétique…»
Banalisation!
Aujourd’hui, l’esthétique est plus présente que jamais. Dans une société où l’image fait partie intégrante de l’environnement quotidien, il est parfois difficile de garder un esprit critique! Nous sommes face à un phénomène de banalisation. Et le «phénomène Lolita» ne cesse de grandir, il est véritablement ancré dans notre société. Il peut paraître anodin, mais en y regardant de plus près, cette évolution pourrait être dangereuse.
De nos jours, les petites filles ne veulent plus jouer à la poupée, elles veulent ressembler à leurs idoles: Lorie, Alizée, Priscilla, Britney Spears… Les Lolitas sont devenues la valeur sûre. Ces enfants-femmes sont visibles partout: à la télévision, dans les magazines, dans les films, dans les publicités. Elles connaissent tout de la mode et veulent être à la pointe. Le marché s’est emparé de ce juteux créneau, des chaînes de magasins mettent en vente des strings tailles xxs, des maquillages pour enfants ainsi que des vêtements qui ressemblent étrangement à ceux de Britney Spears ou autres Lolitas! A Dallas, il existe un salon de beauté destiné aux enfants, qui peuvent se faire bichonner pour 1200 dollars (soin du visage, manucure, pédicure, coiffure…): la plus jeune cliente n’a que 7 ans! Aux États-Unis, des mères inscrivent leurs filles de 7-8 ans dans des concours de miss, celles-ci ne vivent plus que dans un univers de compétition où il faut être la plus belle et gagner à tout prix! Ces petites filles ressemblent à des poupées Barbie trop maquillées, elles empruntent des gestes et des mots d’adultes. Ces fillettes désirent-elles vraiment cela ou est-ce plutôt le désir de la mère de voir sa petite fille gagner les concours?
Au Japon, le phénomène a pris des proportions énormes: les dessins animés et les bandes dessinées y contribuent largement. La Lolita fait non seulement rêver les jeunes filles, mais elle fait aussi fantasmer les hommes. L’image de la jeune lycéenne à peine pubère, la petite culotte bien visible sous la jupette, remporte un énorme succès! Il y a là un véritable phénomène de mode, toutes les jeunes filles veulent ressembler à des Lolitas, le marché s’est emparé de cet engouement pour les lycéennes sexy. C'est devenu un cercle vicieux! Dans ces conditions, pas facile pour ces jeunes filles de garder un esprit critique. Peut-être y a-t-il là un rôle important à assumer par les parents et les éducateurs? Le problème du «phénomène Lolita» n’est donc pas à prendre à la légère car ces enfants-femmes qui provoquent inconsciemment un désir de nature sexuelle chez l’homme ont-elles la capacité d’assumer les conséquences de ce qu’elles provoquent?
Ces attitudes «provocatrices» sont souvent invoquées pour justifier des comportements pédophiles. Elles ne les excusent cependant en rien! Chacun est responsable de ses actes. Mais notre société est paradoxale: d’un côté, nous avons les problèmes liés à la pédophilie et de l’autre, nous sommes confrontés à tout un marché qui promotionne et vend des strings tailles xxs et des maquillages pour enfants!
(1) Nom par lequel le narrateur se désigne à certains moments dans le roman
(2) Lolita de Vladimir Nabokov, nouvelle traduction, p. 127-128, Éditions Gallimard, 2003.
Source: Ligueur n° 33 - 08/09/04