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Le bûcheron et la princesse des dragons
Une très ancienne légende, racontée par Marie Mrstikova, Prague, Czechoslovakia.
Il était une fois une pauvre veuve, et cette veuve avait un enfant unique, un fils. Le père avait été bûcheron, dans le temps, et le fils devint bûcheron comme lui. Dès qu’il put tenir une hache en main, il alla avec les autres garçons de son village couper du bois dans la forêt. C’est ainsi qu’il gagnait, à la sueur de son front, le pain quotidien pour sa mère et pour lui-même.
Les années passant, l’adolescent était devenu un beau garçon plein de force et d’énergie. Il avait atteint l’âge de se marier, mais il restait célibataire. Qui aurait donné sa fille à un pauvre comme lui ? Et pourtant, il s’est bel et bien marié mieux que le prince de son pays. Écoutez comment cela s’est passé.
Un beau jour, notre jeune bûcheron alla à son travail, comme d’habitude, très tôt le matin. Il chaussa ses sandales de paille, se planta sur la tête son chapeau à larges bords pour se protéger du soleil, jeta sa hache sur son épaule et partit vers la montagne avec les autres bûcherons. C’était une belle journée, avec un ciel clair, mais dès que les bûcherons atteignirent le pied de la montagne où ils se rendaient, il tomba un brouillard épais, empêchant de voir à un pied devant soi. Les bûcherons avançaient toujours dans ce brouillard, et ils finirent par perdre leur route. Sans savoir comment, ils se retrouvèrent soudain en un lieu qu’ils ne connaissaient pas. Une grande falaise abrupte se dressait devant eux, formant à sa base comme un grand portail.
Les bûcherons s’arrêtèrent. Ils avaient peur d’aller plus loin.
- Si c’était la porte d’entrée du palais des dragons dont parlent les anciens ? se chuchotaient-ils tout tremblants. Et ils préférèrent faire demi-tour comme ils le pouvaient, à travers les fourrés et le brouillard.
Seul, le fils de la veuve n’eut pas peur.
« Puisque je suis déjà arrivé jusqu’ici, je vais aller voir plus loin », décida-t-il. Et il pénétra sous le portail, à l’intérieur du rocher.
Dès qu’il eut traversé une sorte de tunnel, de l’autre côté du rocher s’étalait à ses yeux un paysage tout illuminé. Il n’y avait plus trace de brouillard. Une douce musique lui parvenait de loin. On eût dit que quelqu’un battait légèrement un gong pour accompagner un doux chant de flûte. Le jeune bûcheron avança vers l’endroit d’où lui parvenait cette musique, mais il se trouva soudain tout en haut d’une profonde vallée où s’étalaient trois lacs. L’eau en était claire et verte, et elle passait d’un lac à l’autre par des chutes brillantes au soleil.
Le jeune bûcheron s’arrêta au pied d’un vieux pin pour admirer ce spectacle. Soudain, l’eau du lac central se mit à s’agiter, des vagues se formèrent, et une grosse tortue émergea. Elle regarda attentivement dans toutes les directions, et ne remarquant rien de spécial, elle replongea. Bientôt après elle, c’était un grand dragon vert qui sortait la tête de l’eau. Lui aussi examina les alentours dans tous les sens, puis disparut. Peu de temps après la surface de l’eau s’ouvrait pour la troisième fois, faisant apparaître à sa surface une belle, très belle jeune fille. Elle prit place sur une feuille de nénuphar géant et entreprit de peigner ses longs cheveux.
Devant une si belle fille, le jeune bûcheron ne put retenir un soupir si profond qu’il retentit dans la vallée. Du coup, un éclair rouge sillonna tout le lac, et la jeune fille avait disparu.
Il était bien malheureux, notre jeune bûcheron ! Il avait compris sur l’heure que désormais il lui était impossible de vivre sans la belle jeune fille. Il descendit en courant la pente jusqu’au lac, ferma les yeux et sans plus y réfléchir il sauta dans l’eau, tête première.
Quand il rouvrit les yeux, il constata qu’il était au fond du lac. Mais autour de lui, il n’y avait pas d’eau. Il y faisait clair comme en plein jour, sur terre. Mais autour de lui, le jeune bûcheron aperçut un grand palais, très haut. Il se dirigea hardiment par là. Mais arrivé devant la porte, il s’arrêta, pris de frayeur cette fois. Deux dragons noirs gardaient l’entrée du palais.
Dès l’apparition du jeune bûcheron, l’un des dragons disparut à l’intérieur du palais. Mais il revint vite et invita le jeune homme à entrer. Et bientôt ce dernier se trouvait dans une magnifique salle toute décorée d’or, d’argent, de turquoises, de rubis et de jaspes. Un vieux dragon était assis au centre, un dragon tout vert.
- Qui es-tu, dis-moi comment tu es arrivé ici, lui demanda le dragon vert.
- Je ne suis qu’un pauvre bûcheron, noble seigneur, répondit le fils de la veuve, je me suis égaré dans le brouillard, je me suis retrouvé au-dessus des trois lacs verts, j’ai vu sortir de l’un d’eux une fille très belle et quand elle a replongé, je me suis jeté à l’eau derrière elle.
- Cette belle jeune fille est une princesse de dragons, dit alors le dragon vert. Comme elle a fait le serment de prendre pour mari le premier qui verra son visage, le bonheur t’attend, si tu le désires.
Comment un jeune bûcheron aurait-il pu ne pas désirer une si belle fille ? D’autant plus qu’il s’était jeté à l’eau pour elle ! Il accepta donc de tout cœur, et au palais des dragons on se mit à préparer le mariage.
C’est ainsi que le fils de la pauvre veuve a épousé une princesse dragon.
Après son mariage, le jeune bûcheron vécut longtemps heureux et satisfait, aux côtés de sa jeune femme si belle. Il lui manquait pourtant une chose pour que sa félicité soit complète : il regrettait de ne pas faire partager son bonheur à sa mère. Un jour, il n’y tint plus et dit à sa belle épouse :
- C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma mère. Elle a quatre-vingts ans ! Permets, ma chérie, que j’aille lui rendre visite à cette occasion. Ensuite je me hâterai de revenir auprès de toi.
La princesse des dragons répondit :
- Va, si cela te fait plaisir. Et ramène ta mère. Tiens, prends ce vase. Si tu as besoin de quoi que ce soit, il suffira que tu le lui dise, et il te le donnera !
Il y avait bien longtemps que la vieille mère ne pleurait plus son fils. Elle avait versé tant de larmes ! Elle l’avait cru perdu dans la montagne, peut-être dévoré par les bêtes fauves, en tout cas bel et bien mort. Sa joie fut d’autant plus grande de le voir revenir en pleine forme. Qu’il était beau, là, sur le seuil, réjoui et lui souhaitant un heureux anniversaire !
Tout le village accourut bientôt pour fêter ce retour inattendu. Que de questions ! Mais le jeune bûcheron ne souffla pas le moindre mot au sujet de ses aventures.
- Je suis venu fêter l’anniversaire de maman, se contentait-il de répondre à toutes les questions. Et vous êtes tous invités !
Il sortit alors en secret son vase mystérieux, et y chuchota quelque chose. Aussitôt la table se couvrait d’une cruche de bon vin par personne, et d’écuelles avec plus de vingt-quatre mets différents. Tandis que les invités buvaient et mangeaient à satiété, une excellente troupe de comédiens les divertissaient et exécutaient pour eux trente-six numéros différents. Le village n’avait jamais rien vu de pareil.
Alors, tandis que les invités s’amusaient, que la troupe d’artistes exécutait ses numéros, le jeune bûcheron et sa mère disparurent et personne ne les vit plus jamais. Le jeune bûcheron avait murmuré quelques paroles à son vase magique, lui demandant de le transporter avec sa mère jusqu’au bord du lac vert. Une fois là, il prit sa mère dans ses bras et sauta avec elle, tête première dans les profondeurs du lac.
Depuis ce jour-là, ils vivent tous les trois dans l’éternelle félicité, et cela dure encore, car au royaume des dragons, personne ne vieillit ni ne meurt.
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