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Pascale Martel
Ben oui, je sais… ils sont ben fins, ben mignons, nos mioches, mais avouons que parfois ça se gâte. Laissez-moi vous raconter un tout petit chapitre de mon existence.
Je suis travailleuse autonome, j’écris des articles à droite et à gauche, à partir d’un ordi branché à la maison. Tout cela m’occupe considérablement. Mais Fiston ne voit pas la chose du même œil: pour lui, travailler signifie être absent de la maison. Comme son papa: quand il bosse à la sueur de son front, c’est sur un chantier de construction. Or, dans la jolie caboche de mon ti-gars, on dirait qu’il se dit: «Maman, elle se la coule douce à domicile, en jouant sur son ordi à longueur de journée, et en picorant dans les restes de la veille.» Donc, que je l’inscrive au service de garde quand il a des congés pédagogiques, ou au camp de jour quand c’est l’été, ça le rebute totalement. Mais Zak est une fine mouche: il a développé ses propres subterfuges. Comme «oublier».
Avant-dernière semaine d’école avant les grandes vacances: Fiston rapporte dans sa boîte à lunch une petite feuille provenant du service de garde où il est question d’une journée pédagogique le 23 juin. Ouais, je sais que c’est un peu poche d’envoyer son fils au service de garde par une telle journée, mais soyons honnêtes: j’avais, comme d’habitude, de la broue dans le toupet avec mes remises de texte. Mais surtout, de le voir s’assomer au DS et se morfondre d’ennui toute la journée n’aurait provoqué en moi que ressentiment à son égard. Et puis, à l’école, on proposait un genre de beach party avec hot dog et tout ce qu’il faut pour rendre un enfant satisfait de son sort.
J’ai oublié
Mon Zak me voit donc vider sa boîte à lunch et lire la petite feuille que je dois remplir pour confirmer sa présence à cette petite kermesse du 23 juin. Il me lance: «Toi, maman, tu es toujours à la maison hein le mardi? On pourrait en profiter pour se coller et lire ensemble, non?»
Sacré politicien: il ne pense pas un mot de ce qu’il dit, il n’a aucune envie de lire avec moi, mais il sait trop bien sur quel «piton» peser pour me faire craquer. Je résiste à la tentation de ses beaux grands yeux noirs. De toute façon, je n’ai guère le choix: je croule sous les deadline jusqu’aux yeux. Je lui coupe alors son élan.
«Essaye-toi même pas, c’est non. J’ai un tas de trucs à faire ce jour-là.»
-Ben maman, j’te dérangerai même pas...
-J’ai dit non. Qu’est-ce qui n’est pas clair, là-dedans?
Une baboune s’ensuit – que j’ignore.
Je remplis la feuille, l’insère dans une enveloppe que je place bien en évidence sur le dessus de sa boîte à lunch. Je lui rappelle qu’il doit la donner à la responsable du service de garde.
Le lendemain, de retour à la maison, j’ouvre sa boîte à lunch, et l’enveloppe croupit dans le fond.
«Zaaaaaak? C’est quoi, ça?»
-J’ai oublié de la remettre.
-Il ne te reste qu’un jour pour le faire, sinon, on ne te prendra pas au service de garde.
L’erreur: c’était La chose à ne pas dire.
Le lendemain: même scénario. L’enveloppe est juste un peu collante et tachée. C’en est trop: je pogne les nerfs. Et quand ça me prend, c’est comme si je n’avais plus de piton «pause». Ça ne s’arrête pas.
«Zaaaaaaaaaaaaak! C’est quoi ça?»
-…
-Réponds!
-J’ai oublié.
-Hé, tu me prends-tu pour une idiote? J’ai-tu l’air d’avoir une poignée dans le dos? Tu n’oublies jamais rien, d’habitude. T’es même du genre à te réveiller la nuit pour que me faire signer tes dictés. Pis là, tu vas me faire accroire que t’as oublié de donner ce ??& ?$#@ de papier alors que je sais pertinemment que ce tu veux, c’est de rester à la maison cette journée-là? Ben ‘tention à ça, mon ti-gars: non seulement je vais appeler la directrice mais je vais tout lui raconter. Parce que tu mens: tu n’as pas oublié du tout, tu as fait exprès, et là, je me sens en plein remake de la Commission Gommery, en version pas mal plus plate.»
-C’est quoi ça, la Commission Gommery?
-Avoue que tu as fait exprès et peut-être que je vais avoir envie de t’expliquer ensuite.
-J’avoue. Z’m’essscuse, maman.
Une fois de plus, mon cœur de mère fond. C’est que ses grands yeux noirs sont aussi très doux, et tout pleins de longs cils où viennent perler des larmes en ce moment précis.
Tu seras un homme, mon fils
Ce tout petit garçon de 8 ans a fait preuve de plus de courage que tous les ploucs de la Commission Gommery réunis. «J’ai oublié»… Non mais, quelle excuse minable! Est-ce que j’oublie, moi, de travailler? De payer mes factures, mes impôts, mes TPS? Ben non!
Mon fils pourrait servir de modèle à tous ces pleutres qui se sont cachés derrière l’infantile excuse du «J’ai oublié».
Je crois aussi que mon fils ne l’utilisera plus jamais. Parce qu’il a eu droit à ma version maison de cette sordide Commission qui, même si elle est chose du passé, m’horripile encore autant, sinon plus. Je lui ai transmis mon dégoût pour la lâcheté. Pas la petite lâcheté ordinaire qui me fait parfois jeter mes pelures de patates dans la poubelle au lieu du composteur; non, je parle de cette lâcheté flagrante qui s’exhibe avec culot et sans pudeur. Comme une prostituée sur son déclin, à moitié cinglée, et qui est la seule à ne pas se rendre compte de l’indécence de ses vêtements.
Jeune homme, je ferai tout pour que plus jamais, tu n’oublies.
Alors, tu seras un homme, mon fils.
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