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Guylaine Guevremont et Marie-Claude Lortie
L’attachement
La théorie de l’attachement a été mise au point par les psychologues John Bowlby et Mary Ainsworth dans les années 1990. Cette approche a révolutionné la façon de comprendre l’enfant et son attachement à ses parents ainsi que sa façon de gérer et de vivre ruptures et pertes.
L’idée derrière cette approche pour comprendre les humains est que la voie empruntée par l’enfant afin de s’attacher à ses parents dès le tout début de sa vie influencera à long terme sa vision des autres et de lui-même. Elle déterminera sa perception de ceux qui prennent soin de lui, souvent ses parents (ont-ils répondu à mes besoins?) et de lui-même (est-ce qu’on m’aime, est-ce que je mérite d’être aimé?) Et, évidemment, la perception qu’on a de soi, l’estime de soi, joue un rôle clé dans le développement d’une relation trouble avec son corps et les aliments.
Par exemple, si on veut tenter de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un ado qui développe une mauvaise relation avec son corps ou les aliments, on peut essayer de voir comment il s’est attaché à ceux qui prenaient soin de lui enfant. Et comment il a peut-être difficilement ou négativement consolidé les sentiments de protection et de sécurité nécessaires au développement de relations satisfaisantes avec les autres, mais aussi avec lui-même et donc avec son propre corps.
Les chercheurs ont tracé les profils de quatre individus typiques qui se développeront toute leur vie selon les voies tracées par leur type d’attachement à leurs parents. Il y a le sécurisé, le préoccupé, l’évitant et le craintif.
Généralement, chaque individu correspond à un type d’attachement et sa façon de vivre s’inscrira dans ce cadre pas mal toute sa vie, mais ce n’est pas coulé dans le béton. Un enfant «sécurisé» en bas âge, mais qui vit ensuite un traumatisme, peut devenir «évitant». Et un adulte «préoccupé» qui trouve un conjoint «sécurisant» peut devenir «sécurisé» s’il a la chance de vivre des expériences positives de manière prolongée ou répétitive. La thérapie peut aussi permettre de changer un profil d’attachement.
Il peut être surprenant de constater à quel point l’attachement est important, notamment dans le développement de la relation d’un individu avec l’alimentation et son corps, mais c’est en réalité fort logique: la première chose qu’un parent fait lorsque son enfant vient au monde est de le nourrir. Et c’est beaucoup dans le cadre de cette activité alimentaire que toute la relation parent-enfant se développe. Toutes sortes de facteurs entrent alors en ligne de compte : la façon dont le bébé est nourri, comment le parent réagit à ses demandes, ses mouvements, sa manière de regarder l’enfant. Tous ces éléments contribueront à déterminer la perception qu’a l’enfant de lui-même à travers le regard et les gestes de ses parents.
Les parents doivent donc se rappeler que ce n’est pas uniquement ce qu’ils donnent à manger à l’enfant qui est crucial pour son développement, mais comment ils lui donnent à manger. Tout le contexte affectif de l’alimentation.
Comment savoir si notre façon inconsciente de fournir les soins nécessaires aux enfants est optimale pour lui? La description des différents profils typiques vous permettra de savoir de façon générale où vous vous situez vous-mêmes. Commencez par essayer de comprendre votre type d’attachement et cela vous aidera à comprendre votre enfant. Quel est votre profil parmi les suivants?
Le modèle sécurisant
Les enfants qui ont des parents sécurisants représentent de 50% à 55% de la population générale. Ces enfants ont une image positive d’eux et des autres. Ils parlent de leur enfance avec des parents disponibles, sensibles à leurs besoins. Ils sont à l’aise avec l’intimité et ont l’impression de mériter l’amour de l’autre. Ils ont aussi le sentiment de contrôle sur leur destinée et voient les situations interpersonnelles positivement. Ils sont capables de dépendre de l’autre au besoin et de s’engager de façon interdépendante. Ce sont eux qui sont le moins susceptibles de développer des troubles du comportement alimentaire.
Un adolescent sécurisé est celui qui accepte le mieux son corps. Il est capable de verbaliser ses émotions, donc n’est pas à risque de manger pour calmer des sentiments négatifs. Il est aussi capable d’avoir une perception réaliste de son corps. Si un surplus de poids survient, il est capable de le reconnaître sans exagérer la situation et prendra des moyens sains pour retrouver son poids.
Quand les parents ne sont pas toujours aussi disponibles, il en découle trois autres types d’attachement avec des variabilités dans les réactions.
Le modèle préoccupé
Les parents préoccupés répondent aux besoins de leur enfant, mais pas de façon constante. Ils peuvent être centrés sur eux-mêmes. Les enfants qui ont de tels parents représentent environ 20% de
Le modèle craintif
Les enfants craintifs représentent entre 10% et 15% de
Ils ont peur que les autres les fassent souffrir, donc la proximité leur est difficile à supporter. Ils sont solitaires, timides et introvertis. Ils manquent d’affirmation, se confient très peu. Ils peuvent paraître hostiles, voire agressifs. Ils peuvent aussi devenir violents s’ils se sentent menacés d’abandon ou à cause de l’accumulation de frustrations. Ils ont souvent des problèmes de consommation d’alcool, de drogues ou de… nourriture.
Dans la relation avec la nourriture, les personnes préoccupées ou craintives se fient aux autres pour se prouver leur valeur. Elles sont donc très vulnérables aux normes sociales touchant la minceur et le poids. Elles sont prêtes à tout pour voir dans les yeux des autres qu’elles ont de
Le modèle évitant
Ces enfants évitants sont détachés et ont des parents froids, qui n’acceptent pas l’expression de la vulnérabilité et qui valorisent l’autosuffisance. De tels parents représentent environ 15% de la population générale. Les enfants ont une image positive d’eux et négative des autres. Ils font une description idéalisée des relations avec leurs parents. Les enfants de tels parents, une fois adultes, cherchent à éviter les rapports intimes. Ils sont incapables de dépendre des autres et ont peur de montrer leur vulnérabilité. Ils se fient compulsivement sur eux-mêmes et considèrent avoir une bonne valeur personnelle.
Ils nient de manière défensive l’importance des relations intimes pour se protéger des blessures potentielles provenant des autres. Ils recherchent des relations intimes «distantes».
Ils se dévoilent peu et sont incapables d’utiliser le réconfort des autres en situation de stress. Ils valorisent l’indépendance. Puisque le désir de plaire les touche, ils sont sensibles aux normes sociales de beauté et recherchent donc
Peut-on prévoir des comportements alimentaires à partir des profils types? Dans certains cas, oui. Par exemple, puisque plusieurs études démontrent un lien entre l’irrégularité et l’imprévisibilité de la disponibilité des parents et la boulimie chez l’enfant, on peut en déduire que le comportement boulimique se retrouve plus souvent chez les individus non sécurisés durant leur processus d’attachement, plus particulièrement les préoccupés ou les craintifs.
Aussi, une jeune femme de type «préoccupé», voire «évitant», peut voir la minceur comme une façon d’être acceptée socialement et la clé vers un monde de bonheur et de succès puisque c’est effectivement ce qui est mis de l’avant dans notre société. Les troubles du comportement alimentaire deviennent donc une façon extrême d’atteindre cet objectif. Et la quête de la minceur devient une sorte de toile de Pénélope, donc une tâche qui se fait et se défait, toujours à recommencer, et permet aux jeunes femmes qui en souffrent d’éviter de régler les autres problèmes de leur vie, comme l’établissement impossible de relations intimes stables.
Le trouble du comportement alimentaire devient alors autosuffisant puisque la nourriture est souvent à la fois le problème et le baume qu’on met dessus: «Je mange donc je me déteste et je me déteste donc je mange, donc je vomis, donc je me déteste, donc je mange, etc.»
Source: Manger, un jeu d'enfant, éditeur: La Presse, auteurs: Guylaine Guevremont Dt.P. et Marie-Claude Lortie, 2008, 320 pages.