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Stimuler le développement du langage

Éducation

Parents : Documentation : Éducation : Stimuler le développement du langage

Geneviève Lemieux, orthophoniste

«Ah le beau bébé à sa maman, tout doudou, le beau bébé!»

Vous l’avez déjà entendu. Et vous l’avez probablement déjà fait. Rassurez-vous, comme des millions d’autres parents de partout dans le monde, vous n’êtes pas complètement gaga…

Le fait de simplifier le contenu d’un message et d’en exagérer l’intonation lorsqu’on s’adresse à un bébé ou à un jeune enfant est un fait universellement reconnu dans la littérature scientifique. Ce comportement n’est pas exclusif aux parents, loin de là. Il arrive même aux enfants plus âgés de modifier leur façon de parler lorsqu’ils s’adressent à un bébé. Mais pourquoi?

Les bébés sont attirés par le changement. Aussi, une voix dont la fréquence varie constamment entre le grave et l’aigu, par opposition à une voix monocorde (du genre robot), présente davantage d’attrait pour le nouveau-né. En modulant sa voix de façon exagérée, l’adulte s’assure ainsi d’attirer l’attention de l’enfant auquel il s’adresse. Ce faisant, il aide l’enfant à acquérir le tour de rôle, une des bases nécessaires à toute communication. Même à ce stade préverbal, l’enfant a la capacité de répondre à l’initiative de l’adulte, d’abord en établissant un contact visuel, puis éventuellement au moyen d’un geste, d’un sourire ou d’un gazouillis.

Ainsi, dès la naissance, les précurseurs de la communication commencent à se développer chez l’enfant. En plus du tour de rôle, un autre aspect qu’il est important de connaître est l’établissement de l’attention conjointe. La meilleure façon d’illustrer cette capacité est d’imaginer un triangle: l’enfant, son interlocuteur, et l’objet duquel on parle. Les deux personnes ne se regardent donc pas l’une et l’autre, mais regardent ensemble en direction de l’objet (notez que le mot objet doit être pris ici dans son sens large, car il peut très bien être une partie du corps d’un des interlocuteurs, par exemple le pied du bébé). La capacité d’établir une attention conjointe est essentielle à l’acquisition subséquente du vocabulaire car c’est ainsi que l’enfant apprend à associer un concept avec le mot qui le représente.

Plusieurs des mots que nous choisissons lorsque nous nous adressons à un bébé sont formés par la répétition d’une syllabe simple (papa, maman, bébé, doudou, coucou, gaga et j’en passe). Cela vient sans doute du fait que ces mots reprennent la structure syllabique propre au babillage du bébé et sont donc intéressants pour l’enfant. D’autre part, le fait de simplifier son message lorsqu’on s’adresse à un bébé reflète une capacité naturelle présente chez tous les humains, soit l’adaptation. Cette capacité permet à l’adulte de modifier la complexité de son discours selon le niveau de développement de l’enfant: un bébé a besoin de plus de simplification qu’un enfant de quatre ans, par exemple. Cette adaptation peut toucher deux aspects: la structure de la phrase et le choix du vocabulaire.

Ainsi, pour stimuler le développement du langage du bébé de zéro à un an, il faut lui parler souvent: de ce qu’on fait, de ce qu’on ressent, de ce qu’on pense qu’il ressent, des événements passés et à venir. Il faut répondre à ses initiatives au plan communicatif (cris, pleurs, sourires, gazouillis, gestes) et l’encourager à prolonger ces échanges afin de développer chez lui le tour de rôle. Il faut attirer son attention sur les objets de son environnement, les nommer fréquemment, et inclure ces mots dans une variété de phrases.

1 à 3 ans

Autour d’un an apparaissent habituellement les premiers mots. Ces derniers sont multifonctionnels, c’est-à-dire qu’ils représentent habituellement un concept beaucoup plus large que leur équivalent dans le langage adulte et sont utilisés dans des buts variés. Par exemple, le mot lait pourra en plus de son contenu laitier, décrire le biberon, le gobelet ou le verre. Énoncé avec une intonation impérative, il sert également à exprimer un besoin (j’ai soif, apporte-moi mon lait!). À cette étape, plus que jamais, il importe d’encourager les tentatives de communication de l’enfant en faisant ce qu’on appelle de l’expansion et de l’extension.

L’expansion est une façon de stimuler le développement de la structure de phrase. Il s’agit de reprendre l’énoncé de l’enfant et de l’inclure dans une phrase plus complète, ou plus complexe. Par exemple, à l’enfant qui dit lait en voyant son biberon, l’adulte peut répondre: «Tiens, tu veux boire du lait!».

Dans le cas de l’extension, il s’agit davantage d’enrichir l’énoncé au niveau du sens, en raffinant la signification de certains termes ou en en introduisant de nouveaux, plus précis. Toujours dans le cas qui nous intéresse, on pourrait répondre à l’enfant qui dit lait: «Tiens, c’est ton lait. Il est dans ton biberon», faisant ainsi la distinction entre le contenu et son contenant.

Il importe de comprendre que l’expansion et l’extension prennent tout leur sens parce qu’ils s’appuient sur un contexte significatif pour l’enfant et qu’ils ont lieu en situation naturelle. Il ne s’agit pas ici d’enseigner le langage à l’enfant, mais plutôt de l’aider à acquérir un bagage linguistique lui permettant de répondre à ses besoins, de faire des commentaires sur son environnement ou d’exprimer ses émotions, le tout selon les règles généralement acceptées dans la société dans laquelle il évolue.

Pour bien stimuler le développement du langage, la règle d’or est de fournir à l’enfant un modèle correct et de niveau un peu plus élaboré que celui où se situe l’enfant, donc éventuellement accessible pour lui. C’est ainsi que l’on s’adapte continuellement au niveau de langage de l’enfant en lui proposant, au fur et à mesure de son développement, le prochain objectif à atteindre.

De l’apparition des premiers mots jusqu’à celle des premières associations de deux ou trois mots, on pourra donc aider l’enfant à enrichir son vocabulaire en lui présentant des situations variées, en lui racontant des histoires simples et en jouant avec lui. Vous pouvez aussi lui montrer des livres du style abécédaire ou imagier. Encore une fois, il faut considérer la contextualisation. Présenter une image de chien en disant «c’est un chien» c’est bien, mais faire un commentaire pour mettre cette image en contexte, et en profiter pour questionner l’enfant et le faire élaborer sur le sujet, c’est encore mieux.

Il ne faut pas hésiter à utiliser le mot juste lorsqu’on s’adresse à l’enfant, même si sa prononciation est difficile pour l’instant. Ce n’est pas parce que l’enfant dit «toto» qu’il ne comprend pas le mot auto, et le parent qui persiste à utiliser le mot toto lorsqu’il joue avec l’enfant ne l’encourage pas à modifier sa prononciation. Si l’enfant fait une erreur, ne pas insister pour le faire répéter mais plutôt reprendre le mot mal prononcé et l’inclure dans un énoncé selon la technique de l’expansion. Voyons par exemple:

Enfant: Toto

Parent: Ton auto a fait un accident. Est-ce qu’elle est cassée?

Enfant: Toto cassée

3 à 5 ans

Les questions introduites par qui, qu’est-ce que et sont parmi les premières à être comprises par l’enfant. Ce n’est que plus tard dans son développement qu’il pourra vraiment comprendre les questions introduites par quand, comment et pourquoi. D’ailleurs, l’enfant saisira assez rapidement la puissance de ce type de mot pour prolonger (parfois indéfiniment) l’échange communicatif. C’est la fameuse période des pourquoi qui, bien qu’elle prenne parfois l’apparence d’une épreuve destinée à mesurer la patience du parent, n’est en fait qu’un effort un peu maladroit de la part de l’enfant pour poursuivre la conversation. Si on est disponible pour le faire à ce moment, il faut donc l’encourager en ce sens en répondant simplement à ses questions et en profitant de l’occasion pour faire de l’expansion et de l’extension. Autrement, il est tout à fait approprié de signifier à l’enfant qu’on apprécie sa conversation, mais pas nécessairement quand on a le souper sur le feu et une brassée de lavage à faire en même temps. On indique alors à l’enfant qu’on a bien compris sa question et qu’on prendra le temps d’y répondre plus tard. Vous avez peur de frustrer les tentatives de communication de votre enfant en agissant de cette façon? Rassurez-vous, il ne s’arrêtera pas de parler pour autant, et vous contribuerez par le fait même au développement de ses habiletés conversationnelles en lui apprenant à tenir compte de son interlocuteur (ce qui est un long apprentissage!).

Lorsqu’on pose une question à un enfant et qu’on veut recevoir une réponse claire de sa part, on privilégiera une question fermée «Est-ce que tu veux du lait?» ou on proposera un choix à l’enfant «Est-ce que tu veux du lait ou du jus?». De cette façon, on obtiendra une réponse de type oui ou non. Mais contrairement aux questions ouvertes, ce type de question n’encouragera cependant pas la verbalisation de l’enfant.

À cette étape de son développement, l’enfant bénéficiera d’être exposé à une variété d’activités stimulantes où il pourra poursuivre l’acquisition de son vocabulaire en lien avec de nouveaux environnements et de nouvelles situations. Il est également important de partager avec lui la lecture d’histoires en faisant de lui un participant à part entière (l’art de raconter les livres aux enfants ferait à lui seul l’objet d’une thèse…). Les albums illustrés sont tout à fait adaptés à cet âge puisqu’ils permettent à l’enfant de se représenter plus facilement les événements décrits et peuvent éventuellement servir de support à l’enfant qui voudrait lui-même raconter l’histoire.

Le jeu de rôle (faire semblant) est également très important à cet âge et permet l’exploration d’une variété de situations pas toujours accessibles dans la vraie vie (on ne peut pas s’envoler tous les matins dans une navette spatiale). Dans ce type de jeu, malgré l’apport de quelques objets souvent symboliques, c’est surtout le langage qui supporte la trame narrative et qui permet la construction d’une histoire partagée par les participants. Les jeux avec de petites figurines et leurs accessoires permettent également de développer ce type de discours.

Les jeux de table qui favorisent les échanges entre les participants sont intéressants pour développer la compétence langagière des enfants d’âge préscolaire. Les jeux de loto, de mémoire ou de type Cherche et trouve sont de bons moyens pour développer le vocabulaire. Les jeux de type coopératif favorisent la discussion et les jeux de devinettes, la formulation de questions. Le personnel des boutiques de jeux éducatifs aura vous conseiller dans le choix de jeux adaptés au niveau de développement de votre enfant.

Les activités structurées comme la cuisine (suivre une recette), les blocs de construction (suivre un plan) ou encore le bricolage (suivre des étapes) permettent de développer l’organisation temporelle chez les enfants en introduisant des concepts comme d’abord, ensuite, avant, après, en premier, en deuxième, etc. Cet aspect très abstrait du langage – car peu supporté par des repères visuels – gagne à être stimulé dès l’âge préscolaire même s’il faudra attendre encore bien des années pour que ces notions soient parfaitement comprises.

La fameuse grammaire

Dès que l’enfant s’exprime au moyen d’énoncés de plus de quatre mots, un nouveau facteur entre en jeu: la grammaire. Avant cette étape, l’enfant combinait uniquement des mots porteurs de sens comme les noms et les verbes. Dorénavant, il devra également tenir compte des mots de liaison et des règles d’accord grammatical. Cet apprentissage ne se fera pas du jour au lendemain et l’enfant y consacrera de grands efforts jusqu’à l’âge de cinq ans. Tout n’est pas encore réglé à cet âge – certaines formes grammaticales n’étant totalement maîtrisées qu’à l’âge scolaire – mais disons que la forme du langage s’approche de plus en plus de celle de l’adulte.

On reconnaît trois grandes étapes pour l’acquisition des règles grammaticales. Prenons l’exemple bien connu de la conjugaison du verbe être «ils étaient». L’enfant apprend tout d’abord cette nouvelle forme à la pièce, comme si c’était un nouveau mot. Puis il commence à se faire une règle lui permettant de dériver la conjugaison verbale à partir de la forme au présent (+aient), ce qui s’avère être une solution beaucoup plus économique puisqu’elle taxe moins sa mémoire et lui permet de générer une infinité de formes verbales même s’il ne les a jamais entendues. Sauf que… ce qui fonctionne pour une majorité de verbes dits réguliers n’est pas nécessairement efficace avec les verbes irréguliers, comme être, d’où l’apparition du fameux «ils sontaient» si fréquent chez nos petits francophones. Lors d’une troisième étape, l’enfant apprendra que les règles ont également des exceptions, et il recommencera éventuellement à utiliser la forme grammaticalement correcte.

La séquence nouvelle forme – règle – exception nous permet ainsi de comprendre où se situe l’enfant dans son acquisition de la grammaire. Prenons l’exemple de l’accord en genre des adjectifs de couleur. Plusieurs d’entre eux, comme rouge, bleu, ou orange, n’ont pas de marque audible du féminin, alors que d’autres comme brun, blanc ou vert s’accordent pour faire brune, blanche et verte. Quand ma fille Charlotte a commencé à être sensible à cette opposition (ici vert et verte), sa première réaction a été d’accorder un sens distinct à ces deux mots. Pour elle, vert et verte représentaient deux teintes distinctes de vert et elle allait même jusqu’à nous corriger si nous n’utilisions pas le bon mot (un chandail verte, pas vert, hein!) Dans le même ordre d’idée, alors qu’elle parlait de souris jumeaux, je lui passai la remarque «Des souris jumelles?». Elle prit alors la peine de m’expliquer: «Non, jumeaux. Ils sont nés le même jour dans le même ventre de maman». Manifestement, à cette époque, Charlotte n’avait pas acquis la règle de la formation des mots au féminin.

Que faire alors? Faire répéter l’enfant? Il pourra sans doute reproduire le modèle proposé sur le coup, mais l’oubliera fort probablement dès son prochain énoncé, augmentant ainsi de façon significative le degré de frustration de l’adulte pourtant bien intentionné… Pourquoi est-ce le cas? Est-ce un problème de mémoire? Il faut bien comprendre qu’à ce stade du développement, l’enfant construit et reconstruit sans cesse son langage. Il raffine peu à peu son vocabulaire et sa structure de phrase en réorganisant de façon dynamique ses concepts et ses règles. Tant qu’une nouvelle règle n’est pas intégrée à son bagage interne, l’enfant continue à produire ses énoncés sans en tenir compte. Et c’est en persistant à fournir un modèle adéquat à l’enfant – tout en insistant légèrement sur les mots à corriger – que vous pouvez le mieux aider votre enfant à poursuivre ses acquisitions langagières. Éventuellement ça finit par fonctionner, croyez-moi!

Alors, allez-y! Amusez-vous! Vous verrez que stimuler le langage de votre enfant est une activité tout à fait amusante, et vous récolterez certainement quelques perles en chemin.


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