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Pascal Deru
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Malgré un consensus généralisé sur limportance capitale de la main duvre travaillant dans les services à la petite enfance, il existe de très grandes différences entre les pays quant à la façon daborder à peu près tous les aspects de cette main-duvre. Le seul trait commun est peut-être la nature sexuée du travail, puisque les femmes représentent 95% ou plus de la population étudiante et laborieuse dans le secteur de léducation de la petite enfance dans presque tous les pays (pour une analyse plus approfondie de cette importante question, voir Jensen, 1995; Owen et al., 1998; Cameron et al., à venir). Ces différences sont devenues évidentes à mes yeux durant mon mandat à titre de coordonnateur du Réseau des modes de garde denfants de la Commission européenne. Dans un récent rapport de léducation et des soins de la petite enfance, rédigé pour le compte de lOrganisation de coopération et de développement économique (OCDE), jai eu loccasion de me pencher à nouveau sur cette question (Moss, 1998).
Dans ce rapport, je fais le bilan détudes de cas menées dans six pays. Jai choisi des pays qui nen étaient pas tous au même point sur le plan de lintégration des services. Dans certains dentre eux, les systèmes de protection et déducation des enfants de 0 à 6 ans étaient intégrés depuis longtemps (le Danemark et la Suède), dautres étaient en train de les intégrer (la Nouvelle-Zélande et lEspagne) et enfin, il y en avait où les services à la petite enfance étaient toujours séparés en deux systèmes (la France et les Etats-Unis). Ce choix était biaisé au sens où la plupart des pays ont encore des systèmes distincts. Mais il mest apparu que les systèmes intégrés que ce soit un fait accompli ou quils soient en voie de lêtre valaient particulièrement la peine quon sy attarde. Autrement, les six pays retenus différaient à de nombreux égards (p. ex., quant à létendue et à la nature du financement de lÉtat).
Comme on pouvait sy attendre, la structure de la main-duvre, et par conséquent la formation, reflètent la structure des servies. En France et aux Etats-Unis, il y a deux catégories de travailleuses fonctionnant dans deux systèmes, lun orienté vers la protection de lenfance et lautre vers léducation; la formation, les conditions de travail et le statut de la première catégorie, soit celle des femmes qui travaillent et auprès des jeunes enfants de moins de trois ans, sont inférieurs à ceux de la seconde catégorie demployées qui travaillent auprès denfants plus âgés. En France, par exemple, lenseignante à lécole maternelle, qui uvre auprès des enfants de trois à six ans, a maintenant une formation universitaire de cinq ans, tandis que la formation de base des employées des garderies, où les enfants sont plus jeunes, est soit dun an à lâge de 16 ans ou de 28 mois à lâge de 18 ans. Le Danemark et la Suède ont un groupe de travailleuses fonctionnant au sein dun système intégré. En Espagne et en Nouvelle-Zélande, on vise à instaurer plus de cohérence en passant dun système distinct à un système intégré. En Nouvelle-Zélande, notamment, on se débat actuellement, dans un contexte caractérisé par la fragmentation et dautres problèmes, en vue détablir un programme en éducation de la petite enfance de trois ans, accessible à lâge de 18 ans, qui servira de « diplôme repère » pour tous les services offerts aux enfants de 0 à 5 ans.
Parmi ces quatre derniers pays, seul le Danemark a un service de la petite enfance intégré au secteur du bien-être social. Dans les trois autres cas, le service fait partie du secteur de léducation (dans le cas de la Suède, contrairement aux autres pays nordiques, le système intégré vient dêtre transféré du bien-être à léducation). Ce phénomène se reflète dans le rôle que joue la travailleuse dans le système. Au Danemark, cette travailleuse est une pédagogue, formée pour uvrer auprès des enfants de 0 à 18 ans dans un contexte non scolaire, et son rôle est perçu comme égal à celui de lenseignante, quoique différent. En Espagne et en Nouvelle-Zélande, la travailleuse du nouveau système est une enseignante en éducation de la petite enfance, formée pour uvrer auprès denfants de 0 à 6 ans dans le système déducation; elle est perçue comme une spécialiste par le milieu de lenseignement.
La façon dont la main-duvre est structurée présente deux autres caractéristiques. Il y a dabord sa complexité qui est en partie un produit de la complexité des services, dune part, et des différents genres de travailleuses et de qualités requises, dautre part. Le Danemark possède une structure fort simple : les pédagogues (ayant une formation de trois ans et demi, souvent entreprise dans la vingtaine) représentent environ les deux tiers de la main-duvre dans le domaine de la petite enfance, le reste consistant en un groupe de travailleuses essentiellement non qualifiées; les pédagogues oeuvrent dans un éventail limité de centres ouverts toute la journée. À lautre extrême, la Nouvelle-Zélande est dotée dune structure complexe caractérisée par des services de tous ordres, certains offerts toute la journée et dautres une partie de la journée, et par une pléthore de profils professionnels.
Le niveau de complexité mis à part, toutefois, une question commune à tous les pays demeure, celle de la répartition entre les travailleuses hautement qualifiées et celles qui le sont moins, puisquil existe une hiérarchie sur le plan de la dotation dans tous les pays. Devrait-on se fixer comme but, comme dans les écoles, un niveau de formation maximum pour tout le personnel? Ou devrait-il y avoir un ou des groupes de travailleuses auxiliaires ou dassistantes moins formées? Dans ce cas, quelle devrait être la proportion demployées dans chaque groupe? Et comment devrait-on définir le rôle des différentes travailleuses?
En second lieu, il faut déterminer le groupe dâge des enfants visés par une formation donnée. Dans certains cas (p. ex., en Espagne et en Suède), la formation couvre toute la petite enfance, sans plus. Dans dautres cas (p. ex., les travailleuses des garderies en France et aux Etats-Unis), elle ne porte que sur une partie de la petite enfance. Dans dautres cas encore, elle englobe les enfants dâge scolaire, quoiquil y ait une importante distinction entre les enseignantes qui sont formées pour travailler auprès des enfants de trois à six ans et les enfants de lécole primaire (comme en France) et les pédagogues qui reçoivent une formation leur permettant de travailler avec les enfants de tous âges, soit de la naissance à 16 ans ou plus (comme au Danemark). Il importe de déterminer lexistence et la nature du lien qui unit les travailleuses de la petite enfance aux services offerts aux enfants appartenant aux autres groupes dâge. Si, par exemple, un groupe denseignantes a reçu une formation pour travailler auprès denfants de trois ou quatre ans à onze ans, les services destinés à la petite enfance sont-ils dominés par les perspectives et les objectifs de lécole primaire? Cela favorise-t-il une relation plus étroite et plus harmonieuse entre les différents niveaux, celui de la maternelle et celui de lécole primaire? Par contre, cela ne risque-t-il pas de créer une rupture plus prononcée entre les services offerts aux enfants de moins de trois ans et ceux auxquels ils ont droit par la suite?
Ce qui distingue le Danemark et la Suède des quatre autres pays (sans compter tous les autres) est le fait que ces pays scandinaves sont parvenus à créer une main-duvre pour lensemble de la petite enfance, dont les membres sont relativement bien formées (et jouissent dune rémunération et de conditions de travail passablement satisfaisantes). Par contre, les quatre autres pays comptent un grand nombre de travailleuses de la petite enfance qui ont un faible niveau dinstruction, une assez piètre rémunération et des conditions de travail peu alléchantes. Pour de multiples raisons, cest tout un problème de savoir comment rehausser le niveau de formation et de rémunération dune main-duvre se situant au bas de léchelle.
Il y a dabord et avant tout le problème du financement. Une bonne formation coûte cher et un personnel bien qualifié sattendra à gagner plus quun personnel ayant peu ou pas de formation. Sans un financement du secteur public substantiel et durable, comme au Danemark et en Suède, il est difficile, voire impossible, de résoudre ce problème. Les seules autres options consistent soit à demander aux travailleuses de la petite enfance de subventionner leur propre formation et daccepter des salaires en deçà de la moyenne ou à imposer aux parents une augmentation du coût du service.
Puis il y a la question de la situation des membres de la main-duvre durant la période de transition au cours de laquelle on rehausse le niveau de formation. Seront-elles laissées pour compte, condamnées à occuper des postes de seconde classe tout le reste de leur carrière? Ou trouvera-t-on un moyen de leur donner accès aux nouveaux titres en reconnaissant leur formation actuelle et leur expérience de travail? En Nouvelle-Zélande et en Espagne, on a tenté de faire certains arrangements spéciaux en ce sens. Le problème ne devrait pas être insurmontable si on sengage à améliorer les compétences, si on donne assez dincitatifs au personnel pour lencourager à se recycler, sil y a suffisamment de ressources pour permettre ce recyclage et si on prévoit soigneusement léchéancier. comme le montre lexpérience menée en Nouvelle-Zélande, tous ces éléments méritent dêtre pris en considération.
En outre, le fait daccroître les exigences de formation et le statut des travailleuses de la petite enfance risque de fermer une grosse part du marché de lemploi à des gens (à lheure actuelle, surtout des femmes) qui ont un faible niveau dinstruction mais qui, dans le domaine de léducation des enfants, sont souvent dotées dun potentiel dapprentissage et dun bagage considérable dexpériences. Bref, le processus de professionnalisation peut rendre le travail plus exclusif dans le domaine de la petite enfance au détriment éventuel dun grand nombre de femmes et denfants. Dun côté, il est difficile de voir comment on pourrait éviter cette évolution; la formation et le travail associés à la petite enfance ne devraient pas être maintenus à un bas niveau pour ces motifs. Par ailleurs, il y a des façons de rendre la formation plus ouverte et « inclusive ». Le Danemark accepte un nombre assez important détudiantes mûres et accorde une certaine importance à lexpérience de travail antérieure auprès des enfants; il existe donc des possibilités pour celles qui réussissent plus ou moins bien à lécole. Les cours par modules, qui permettent aux travailleuses de suivre le programme à leur propre rythme et selon le niveau qui leur convient peuvent aussi représenter une solution intéressante.
Daucuns ont prétendu quune formation axée sur la compétence pourrait avoir sa place. Toutefois, ce genre de solution porte à controverse, selon la façon dont on envisage le travail dans le secteur de la petite enfance. La question vient de susciter un débat très animé en Nouvelle-Zélande où on a adopté un modèle de formation axé sur la compétence dans le secteur de la petite enfance, dans le cadre de lélaboration générale « dune série de normes nationales de compétences dans lindustrie, dont lindustrie de la petite enfance » (NZQA, 1996, 15). Les normes ne sont pas des cours; elles représentent des critères par rapport auxquels les travailleurs et travailleuses des différentes industries seront évalués par un formateur accrédité par la New Zealand Qualifications Authority. Les normes sont censées êtres différentielles, séquentielles et transférables et elles doivent mesurer les compétences que possèdent « les travailleurs sacquittant avec succès des exigences de leur poste actuel »; le concept de la compétence porte sur laction ou le résultat plutôt que sur lapprenant ou le processus denseignement.
Cette nouvelle orientation est loin de faire lunanimité. Pour beaucoup, les approches axées sur la compétence sont incompatibles avec une conception du travail exigeant des praticiennes réflexion et esprit critique. Selon Helen May (1996), « lessentiel du débat consiste à déterminer si les personnes qui travaillent auprès des jeunes enfants dans les programmes déducation de la petite enfance sont simplement des techniciennes compétentes ou si ce sont des enseignantes et des praticiennes dotées dun pouvoir de réflexion » (71). Une autre protagoniste dans ce débat en Nouvelle-Zélande, Margaret Carr (1993), a opposé le « modèle de la compétence » à ce quelle a appelé le « teacher change model », ou modèle de changement chez lenseignante quelle définit comme lapprentissage de notions pédagogiques essentielles, selon elle, au processus de formation de praticiennes qui devraient exercer constamment leur jugement critique dans leur travail auprès des enfants.
Ce débat en Nouvelle-Zélande nous permet de conclure en nous ramenant à des questions fondamentales (quil est important de poser si on ne veut pas jouer le jeu de tant de pays qui semblent plus disposés à chercher des solutions quà trouver les questions-clés). Les thèmes de léducation et de la formation des travailleuses de la petite enfance et de la structuration de la main-duvre ne peuvent être abordés sans quon se pose des questions fondamentales à propos des services et du travail liés à la petite enfance. Qui est lenfant? Quels sont les objectifs des établissements qui se consacrent à la petite enfance et du travail quils accomplissent? Comment est vue la personne qui exerce la fonction dintervenante auprès des jeunes enfants?
Dans un livre publié récemment, Gunilla Dahlberg, Alan Pence et moi-même (1999) avons proposé différents modes de représentation de lintervenante auprès des jeunes enfants selon la façon dont sont perçus le jeune enfant, linstitution de la petite enfance et lapprentissage. Nous y voyons, dans la travailleuse : un parent substitut, établissant une relation étroite et intime avec les enfants dont elle soccupe; une entrepreneure qui excelle dans la mise en valeur et la vente de son produit et qui administre linstitution de façon à assurer une forte productivité et une conformité aux normes; une messagère qui transmet un bagage de culture et de connaissances et une facilitatrice du développement de lenfant, sassurant que chaque jalon est atteint et que les activités de lenfant correspondent à son niveau de développement; une co-bâtisseure de la connaissance et de la culture, tant celles de lenfant que les siennes propres; une chercheure tentant au moyen de la documentation, du dialogue, de la réflexion et de lanalyse critique de mieux comprendre ce qui se passe et de mieux saisir la façon dont les enfants apprennent. Comme dans la plupart des autres secteurs de la petite enfance, il y a des choix à faire qui ne sont pas simplement techniques, mais qui sont lourds de sens.
Peter Moss enseigne dans le domaine des services à la petite enfance à lInstitute of Education, University of London.
Cameron, C., Moss, P. & Owen, C. (in press). Men in the Nursery: London: Paul Chapman Publishing.
Carr, M. (1993). Competency or Teacher Training, University of Waikato.
Dahlberg, G., Moss, P. & Pence, A. (1999). Beyond Quality in Early Childhood Education and Care: Postmodern Perspectives. London: Falmer Press.
Jensen, J. (1996), Men as Workers in Childcare Services (report for the EC Childcare Network). Brussels: European Commission Equal Opportunities Unit.
May, H. (1996). Training, Qualifications and Quality: the Costs of Compromise. In Smith, A. and Taylor, N. (Eds.) Assessing and Improving Quality in Early Childhood Centres. University of Otago, Otago.
Moss, P. (1998). Training and Education of Early Childhood Education and Care Staff, (background report prepared for OECD, May 1998).
New Zealand Qualifications Authority (1996). Early Childhood Education Policies: Answers to Common Questions. Wellington: NZQA.
Owen, C., Cameron, C. and Moss, P. (Eds.) (1998). Men as Workers in Services for Young Children: Issues of a Mixed Gender Workforce. London: Institute of Education.