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Francine Godin
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L'existence des garderies sans but lucratif, telles qu'on les connaît aujourdhui, remonte à plus de vingt ans, les premiers projets s'étant mis sur pied dans les années 1972-1973. À partir de ce moment, des femmes et des hommes se sont occupés des jeunes enfants dans des services de garde collectifs, initiant par le fait même, une nouvelle profession: celle d'éducateur et éducatrice en garderie.
Mais avant cela, qu'existait-il?
Prenons tout de même quelques lignes pour remonter un peu plus loin dans l'histoire et nous rappeler le travail de ces religieuses qui, au début du siècle, s'occupaient des jeunes enfants des familles ouvrières dans des «salles d'asile». S'inspirant au départ du modèle français, ces salles d'asile étaient des établissements charitables. On appelait «asilienne», cette religieuse à qui on confiait souvent jusqu'à une centaine d'enfants, âgés de 2 à 6 ans.
On comprendra que certaines activités étaient très dirigées et que l'enseignement religieux et moral y avait une très grande place: leçons de catéchisme, gymnastique dirigée, travaux manuels, initiation à la lecture, aux chiffres et à la géographie.
Lors de jeux libres, les garçons se partageaient les fusils, les képis et les tambours; les filles avaient plutôt droit aux jeux d'adresse, aux balles, aux poupées et aux dominos. Les religieuses préparaient régulièrement de petits spectacles de danse et de chansons enfantines pour assurer le financement de la salle d'asile par les dames patronnesses.
Ces asiliennes n'avaient pas de formation, elles s'inspiraient pour leur travail du document Méthode de salles d'asile élaboré par un certain Monsieur Rousselot. Ces salles d'asile disparaîtront les unes après les autres dans les années 1920. On se reconnaît évidemment très peu dans ce modèle aujourd'hui.
Par la suite, durant la deuxième guerre mondiale, quelques garderies ont été mises sur pied pour permettre aux mères de participer à «l'effort de guerre» dans les usines militaires. Après le conflit, on les invita à retourner à la maison et ces garderies furent fermées. Seules quelques garderies privées ont continué à offrir leurs services aux femmes restées sur le marché du travail. Par la suite, quelques projets pilotes de garderies en milieu défavorisé ont été mis sur pied par le ministère de la Famille et du Bien-être social. De toute cette période cependant, on en sait très peu sur le travail des éducatrices des garderies.
L'époque des garderies populaires
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Les premières garderies sans but lucratif, appelées «garderies populaires», furent mises sur pied par les parents et les «travailleuses» de ces mêmes garderies (les éducatrices de décrivaient ainsi à ce moment-là). Une minorité d'éducatrices de garderies possédaient une formation en pédagogie. Celles qui en possédaient une ne cherchaient pas, en général, à imposer les principes qu'elles avaient appris dans des livres mais disaient plutôt vouloir «inventer une pédagogie à leur image», une approche pédagogique qui soit décidée à la fois par les parents et les travailleuses. N'oublions pas qu'à cette époque circulaient les valeurs inspirées du livre Libres enfants de Summerhill et qui furent à l'origine des premières écoles alternatives. D'ailleurs, plusieurs personnes qui travaillaient en garderie le faisaient aussi pour participer à ce nouveau projet social, se disant «militantes» pour la cause des garderies.
Même si une grande partie de l'énergie était consacrée à la survie des garderies, la préoccupation pédagogique restait constante. De fréquents échanges, qui duraient parfois jusqu'à très tard le soir, se faisaient entre les membres des garderies pour définir certaines valeurs pédagogiques communes.
À cause de la précarité du financement, l'organisation pédagogique n'était pas toujours idéale, l'équipement étant souvent sommaire et fabriqué par quelques parents bricoleurs. Certains fonctionnements ont, depuis, été remis en question par les garderies: par exemple, le choix d'une grande salle pour servir le dîner à tous les enfants en même temps et des salles d'activités spécialisées où les enfants se déplaçaient en rotation a cédé la place à l'aménagement de locaux par groupes d'âge. Puisque le seul modèle connu était celui de la maternelle, on expérimentait, on était à la recherche d'un modèle éducatif adapté aux particularités de ce nouveau milieu.
D'ailleurs, cette nouvelle expérience de services de garde collectifs était examinée (à la loupe) par plusieurs chercheurs. Après quelques années, ces recherches ont tout de même fait valoir le fait que, dans un milieu éducatif de qualité, le jeune enfant pouvait très bien se développer.
En 1979, la loi sur les services de garde à l'enfance vient créer l'Office des services de garde à l'enfance (OSGE) dont la responsabilité était de voir au développement et à l'organisation des services de garde. Cela impliquait la mise en uvre d'une réglementation qui allait, notamment, influencer la formation du personnel éducateur, définir de nouveaux critères d'embauche et en définitive, contribuer à «professionnaliser» ce travail.
Les années 1980 : la consolidation d'une profession
À mesure que les divers programmes de subventions devenaient accessibles aux projets de garderies et aux parents, on assistait à un rapide développement des garderies sans but lucratif et à une certaine consolidation des services. Rien n'a cependant été obtenu sans luttes. Au fur et à mesure que le réseau grandissait, de plus en plus de personnes faisaient aussi le choix de poursuivre une carrière professionnelle comme «éducateur ou éducatrice en garderie» (ce terme commençait en effet à remplacer celui de moniteur et de travailleur). Conséquence de ce choix: de plus en plus d'éducatrices désiraient améliorer la qualité de leur intervention auprès des enfants tout en réclamant de meilleures conditions de travail.
Formation informelle
Dès le début de cette décennie, plusieurs colloques pédagogiques sont organisés, certains sur une base provinciale, d'autres au niveau régional. Dans un même colloque, on pouvait participer à la fois à des ateliers consacrés à la survie des garderies tandis que dans d'autres, on réfléchissait à des moyens pour prévenir l'agressivité et le sexisme dès la petite enfance. Pendant que dans certains ateliers pratiques, les éducatrices avaient l'occasion de vivre des activités de rythmique et de manipulation de marionnettes, ailleurs des éducatrices présentaient le matériel pédagogique qu'elles avaient elles-mêmes inventé ou fabriqué. Un jumelage de préoccupations sociales et de préoccupations pédagogiques caractérisait le contenu de ces colloques pédagogiques.
À l'annonce de la loi sur les services de garde et en prévision de la réglementation qui devait l'accompagner, les garderies firent même l'exercice de produire un Manifeste pédagogique provincial pour définir collectivement leur philosophie éducative. Plusieurs éléments de ce document ont survécu au temps et on les retrouve, encore aujourd'hui, dans bon nombre de plates-formes éducatives de garderies. En voici quelques-uns:
Dans le Manifeste pédagogique, la garderie y était définie comme un milieu de vie visant le développement global de l'enfant et cherchant à répondre à l'ensemble de ses besoins particuliers. On y précisait déjà l'importance de conserver le lien garderie-maison. Les valeurs privilégiées étaient l'autonomie, la coopération et le développement du sens critique; l'adulte devait considérer l'enfant comme une personne intégrale et favoriser l'expression des sentiments de celui-ci dans le respect des autres. On y réclamait aussi le droit, pour les enfants, d'avoir des espaces de qualité, avec du bon matériel pédagogique et des rations en-deça de ceux préconisés par la réglementation actuelle.
Aujourd'hui, plusieurs garderies sont rendues beaucoup plus loin dans la définition de leur programme, mais on se reconnaît encore dans les idées de ce manifeste, première affirmation collective de nos préoccupations éducatives et de notre mission sociale.
Réglementation et exigence de formation
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En 1982, l'OSGE entreprend de consulter les regroupements de garderies et les syndicats quant aux exigences de formation qui seraient incluses dans la réglementation. Déjà près de 36% du personnel éducateur avait une formation reconnue. Ces groupes, y compris le RGMM, ne s'opposeront donc pas au fait que des exigences de formation soient incluses dans la réglementation, la qualification pouvant contribuer à faire reconnaître la profession d'éducatrice. Ils chercheront pourtant, durant les années qui suivront, à faire reconnaître les droits acquis des éducatrices en emploi et réclameront des éléments pour faciliter leur perfectionnement. Ils tenteront de faire valoir l'expérience acquise par les éducatrices dans de nombreux domaines comme, par exemple, l'animation des réunions de parents, le travail en équipe, la conception de matériel pédagogique, l'aménagement fonctionnel des milieux. Un autre argument de discussion concernait la nécessité pour les garderies de garder le plein contrôle sur l'embauche de leur personnel: expérience, valeurs, capacité de travailler en équipe, de s'impliquer, etc.
Après plusieurs années de négociation sur ce sujet (jusqu'en mai 1988), un compromis sera trouvé qui fera partie du règlement, article 9. L'OSGE autorisait à maintenir en emploi toutes les personnes en place en octobre 1988. Il reconnaissait aussi comme «qualifiées» les personnes qui avaient obtenu un diplôme d'Attestation d'études collégiales (AEC) et qui avaient moins de trois ans d'expérience de travail en garderie. Pour les garderies qui ne satisfaisaient pas à ces normes, elles devaient s'engager à combler leurs prochains postes par les personnes qui y avaient droit, puis de donner priorité aux personnes ayant une formation reconnue par la réglementation. Les éducatrices qui étaient à l'emploi d'une garderie en octobre 1983, étaient reconnues comme «qualifiées» si elles ajoutaient à leur curriculum, quatre cours de base du programme de formation.
Quant aux demandes des regroupements concernant le perfectionnement, les garderies obtiendront de l'OSGE une subvention annuelle pour la formation et le perfectionnement de leur personnel. Cette subvention devait notamment servir à rendre les garderies conformes aux articles 9 et 10 (premiers soins), et à faciliter la participation des éducatrices à des activités de formation.
Le RGMM participera largement à la réussite de ce programme en organisant un plus grand nombre d'activités de formation qui devaient combler les besoins de ressourcement des éducatrices et leur permettre de se rencontrer et d'échanger sur leurs pratiques. Il concevra et diffusera plusieurs outils pédagogiques tels un diaporama sur l'aménagement des garderies, des cahiers de jeux, des cassettes de chansons, etc.
Le RGMM demandera aussi que la formation offerte par les collèges reflète bien la réalité des garderies: organiser des services de qualité avec de petits budgets et dans des locaux vétustes; travailler avec des enfants ayant des besoins spéciaux; développer des habiletés en communication interculturelle convenant au contexte montréalais. Plusieurs personnes issues du milieu des garderies sont impliquées dans l'organisation de la formation créditée dans les collèges, en mettant à contribution leur expérience acquise dans les garderies pour le plus grand bénéfice des étudiants.
À la conquête d'un diplôme
Dès lors, les programmes de Techniques d'éducation en service de garde ont été mis en place dans les cégeps de la plupart des régions du Québec, offrant soit le Diplôme d'études collégiales (91 unités), soit l'Attestation d'études collégiales (28 unités) ou même les deux.
Alors que la clientèle du DEC était principalement composée d'étudiantes plus jeunes et sans expérience en milieu de garde, qui cherchaient en même temps une formation générale, celle de l'AEC était souvent formée d'adultes à l'emploi d'un service de garde. Rappelons que les personnes qui choisissaient de s'inscrire à l'AEC devaient, avant d'être reconnues comme qualifiées aux fins de la réglementation, compléter leur formation par trois années d'expérience auprès d'un groupe d'enfants. À l'occasion, cette formation a pu être offerte de façon intensive, malgré le fait que ce ne soit pas toujours facile (aux dires des étudiantes) de combiner des études à temps plein avec les travaux scolaires, surtout si on a la charge d'une jeune famille.
Enfin, pour favoriser la reconnaissance des acquis, des outils d'évaluation ont été conçus par les collèges pour permettre aux éducatrices en emploi de s'exempter de suivre des cours de l'AEC: examen, questions à développer, présentation d'un dossier, observation en milieu de travail, permettent à l'éducatrice de prouver que, par ses expériences de travail, elle a atteint les objectifs du cours ou du stage en question. Cette démarche a permis à plusieurs personnes de faire le bilan des nombreux apprentissages qu'elles avaient réalisés dans le domaine.
L'objectif de perfectionnement pour les éducateurs des services de garde a aussi intéressé les universités: un certificat de premier cycle en éducation en milieu de garde fut organisé à l'UQÀM; d'autres certificats universitaires sont aussi offerts à l'Université Laval et à l'UQÀR.
Une profession en mouvement
Avec les années, les milieux de formation et le RGMM ont tissé de nombreux liens: il a invité plusieurs professeurs des collèges à offrir des ateliers pédagogiques à ses membres; des éducatrices ont encadré des stagiaires dans leurs garderies; des membres du RGMM ont suivi le cheminement des éducatrices engagées dans des activités de perfectionnement intensif.
Dans les garderies, les interventions pédagogiques ont atteint de hauts niveaux de qualité: les équipes ont mis beaucoup d'énergie à bâtir des plates-formes pédagogiques et des programmes d'activités; elles ont aussi multiplié les moyens pour assurer une bonne collaboration entre la garderie et la famille que ce soit, par exemple, en initiant des rencontres par groupes d'âge ou des rencontres individuelles de parents autour du journal de bord ou de la grille de développement de leur enfant.
Aujourd'hui, la transformation des garderies en centres de la petite enfance entraîne de nouvelles exigences à l'endroit des éducatrices, la réglementation dictant de nouvelles normes. La profession vient de prendre un nouveau virage. L'histoire continue donc à s'écrire et la profession, à gagner ses lettres de noblesse!
Lauteure, Francine Godin, a uvré au sein du Regroupement des garderies du Québec (RGQ) dans les années 1980. Depuis, elle enseigne en Techniques déducation en services de garde au Cégep du Vieux-Montréal. Témoin privilégiée de lévolution de la profession déducatrice, elle nous propose un survol historique des différents éléments qui ont permis à ce métier de gagner ses lettres de noblesse.
Ce texte est paru dans la revue Zéro Six, publiée par le Regroupement des centres de la petite enfance de lîle de Montréal, volume 13, numéro 2, printemps 1998.