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Daniel Baril
La philosophie nest pas nécessairement une discipline aride pour adultes sérieux et ultrarationnels. Depuis une vingtaine dannées, des expériences denseignement de la philosophie ou de développement de la pensée critique sont menées dans différentes écoles primaires du Québec.
«Dans certains pays comme lEspagne et lÉcosse, lenseignement de la philosophie aux enfants est obligatoire à lécole primaire, mais les expériences québécoises relèvent de linitiative de certains enseignants», mentionne Marie-France Daniel, professeure déthique appliquée au Département de kinésiologie.
Spécialiste de la philosophie de léducation, Marie-France Daniel observe ces expériences depuis près de 20 ans et en évalue les effets tant sur le développement de la pensée critique que sur celui des comportements sociaux. Lapproche de philosophie pour enfants (PPE) peut même sadapter au préscolaire. La chercheuse a dailleurs elle-même produit un guide pédagogique destiné à ce niveau: Dialoguer sur le corps et la violence: un pas vers la prévention (Le loup de gouttière, 2002); ce matériel fait actuellement lobjet de projets de recherche au Québec, en France et en Belgique.
Le développement de la pensée critique est une des fameuses compétences transversales qui font régulièrement la manchette, mais il ne fait partie des objectifs daucun cours en particulier.
«On sent des réticences au ministère de lÉducation, du Loisir et du Sport à investir dans la formation du jugement critique, note la chercheuse. Cest peut-être parce que la société considère que le rôle de lécole est de transmettre des connaissances et non de former la pensée autonome.»
La PPE sintègre toutefois très bien à des matières comme le français, les mathématiques et la morale. Et il nest jamais trop tôt pour commencer. «Quel que soit le niveau, les enfants adorent cette approche, malgré les exigences de discipline et de rigueur quelle leur impose», affirme Marie-France Daniel.
Dans un ouvrage sur lapplication de la PPE à lenseignement des mathématiques (Pour lapprentissage dune pensée critique au primaire, PUQ, 2005), la professeure souligne que la recherche de logique et de cohérence fait partie des réflexes naturels de lenfant parce que ces éléments sont nécessaires à la pensée. «Lorsque lenfant réplique en disant Cest quoi le rapport?, il se situe dans une quête de cohérence», souligne-t-elle.
Le fait de poser des questions est un acte mental spontané et cest sur cette habileté cognitive que se fonde la PPE. «Les recherches montrent que les enfants sont capables de dépasser les stades de Piaget et de Kohlberg; le potentiel est là et il sagit de le stimuler.»
Pour y arriver, la PPE recourt à des contes philosophiques comprenant un dilemme moral à résoudre plutôt quà de la simple littérature jeunesse qui pourrait contenir une morale implicite. Lobjectif nest pas dinculquer une norme mais de susciter un effort cognitif pour que lenfant trouve par lui-même une réponse qui convient au dilemme.
Lenseignant doit donc amener les élèves à apprendre à formuler des questions qui portent sur le sens et qui vont au-delà de la simple compréhension du texte
«Inciter lenfant à faire des choix autonomes ne signifie pas le laisser choisir nimporte quoi, précise Marie-France Daniel. Il doit justifier ce quil veut faire, envisager des solutions de rechange, tenir compte des conséquences de ses choix et vérifier les résultats de ses choix. Lapproche vise la responsabilisation et non le laxisme.»
La PPE nécessite donc une formation particulière de la part des enseignants, mais il ne se donne aucun cours propre à cette approche en formation des maitres. Les enseignants intéressés par la PPE doivent aller chercher eux-mêmes une formation non créditée. Marie-France Daniel organise pour sa part des ateliers de formation pour ces enseignants.
La PPE ne sadresse pas quà de petits bolés. Mme Daniel a constaté dans ses recherches que lapproche philosophique conduit les enfants à gérer plus efficacement les conflits et améliore leur estime de soi, en plus de favoriser les apprentissages, et ceci, quel que soit le milieu.
«Des expériences ont été effectuées avec des enfants de milieux défavorisés et aux prises avec des difficultés dapprentissage, indique-t-elle. En adaptant la méthode avec des exercices plus moteurs que livresques, les résultats ont été aussi positifs que dans les classes ordinaires; ces enfants manifestaient une meilleure capacité réflexive sur les effets de la violence que les enfants des classes témoins.»
Ne devrait-on pas alors généraliser lenseignement de la philosophie au primaire? «Il est préférable que cet enseignement demeure une initiative personnelle des enseignants parce que, pour montrer le plaisir de la réflexion, il faut se poser soi-même des questions, répond la philosophe. Les enseignants qui ne sintéressent pas à cette matière risquent dappliquer la méthode de façon minimaliste et les enfants ne lapprécieront pas.»
Marie-France Daniel juge par ailleurs paradoxale lidée de faire du développement de la pensée critique un des objectifs du cours denseignement religieux. «Lenseignement religieux cherche à développer une croyance alors que la PPE veut déconstruire les croyances pour les analyser et leur redonner un nouveau sens. Cela risquerait également de créer un malaise chez les professeurs chargés de lenseignement religieux.»
Le cours denseignement moral, qui vise dailleurs la maturation du jugement plutôt que la transmission de normes, lui parait un terreau plus fertile.
En définitive, lapproche philosophique pourrait peut-être représenter une issue à limpasse dans laquelle se trouve le projet de remplacement de lenseignement moral et de lenseignement religieux au secondaire. Mais ça, cest une autre histoire
Source: Forum, Université de Montréal, volume 40, numéro 20