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Pédagogie d'ici : travailler dans les milieux défavorisés

Service de garde

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Guylaine Laforte

De nombreuses études le confirment : à Montréal, la pauvreté prend de plus en plus de place et s’infiltre dans plusieurs centres de la petite enfance (CPE). Elle prend de multiples visages et reflète une mosaïque de besoins qui nécessitent la mise en place des moyen originaux et adaptés. C’est pour mieux connaître le vécu des éducatrices et des éducateurs œuvrant dans ces milieux que le RCPEÎM les a conviés à une rencontre d’échanges, le 25 avril dernierCette rencontre est une initiative du Comité Pédagogie et Qualité du RCPEÎM.. «Mosaïque» vous présente ici l’essentiel du contenu de la journéeLe RCPEÎM remercie les éducatrices qui ont participé à cette rencontre d échanges pour leur témoignage..

Le Regroupement part du principe que la création de liens professionnels entre les éducatrices et les éducateurs travaillant en milieux défavorisés constitue, pour ceux-ci, un soutien significatif. C’est pourquoi les objectifs de la rencontre consistaient à échanger au sujet des réalités vécues sur le terrain en termes de besoins, de difficultés et de stratégies utilisées. Les échanges ont débuté avec la présentation d’un mémoire, dont «Mosaïque» a présenté une synthèse dans son numéro printemps-été 2000, et qui fait état des recommandations visant à répondre aux besoins particuliers des CPE en milieux défavorisésDes choix au coeur de notre mission, Mémoire sur les besoins des centres de la petite enfance en milieu défavorisé, Regroupement des centres de la petite enfance de l île de Montréal, Février 2000. (Le mémoire a été présenté dans numéro printemps-été 2000 de Mosaïque..

Des choix au cœur de notre mission
Ce mémoire que le Regroupement a présenté à la ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance, madame Nicole Léger, fait quelques constats. Le Regroupement y souligne notamment le fait que les objectifs de développement, calculés en termes quantitatifs, ne doivent pas faire passer en seconde importance les objectifs qualitatifs d’un réseau de services de garde soucieux de répondre aux besoins de tous les enfants, particulièrement dans les milieux défavorisés.

Autre constat : le mémoire met le doigt sur les impacts négatifs des nouvelles règles budgétaires en démontrant que non seulement celles-ci pénalisent bon nombre de CPE, mais qu’elles réduisent également l’accessibilité à une clientèle défavoriséeCette recommandation a donné lieu, notamment, à un changement des indicateurs « milieux défavorisés » utilisés par le MFE..

En guise de pistes de solutions, le Regroupement a proposé six types d’actions : 

  • Un nouvel indicateur pour identifier les CPE en milieux défavorisés ;
  • Une diminution des ratios ;
  • Du soutien professionnel au personnel des CPE ;
  • Du perfectionnement pour le personnel des CPE ;
  • Du temps de libération pour le personnel des CPE ;
  • Des mesures d’accessibilité pour les enfants en situation d’urgence sociale.

C’est donc sur la base de ces premiers constats et recommandations que les échanges se sont amorcés, par le biais d’ateliers, l’objectif ultime étant de favoriser une meilleure prise en charge des difficultés par l’échange de stratégies utilisées par des pairs.

Reflets du vécu des tout-petits des milieux défavorisés
Les discussions sur les besoins et les difficultés ont été orientées en fonction de quatre grands secteurs : les enfants, les parents, le fonctionnement interne du CPE et les ressources rattachées aux services sociaux.

Parmi les difficultés relevées lors des échanges, le manque de temps, pour mieux adapter son intervention aux enfants manifestant les plus grands besoins, a unanimement été reconnu. Les éducatrices détectent rapidement les difficultés, mais elles ne sont pas en mesure d’organiser leur travail afin de s’ajuster aux besoins. Elles sont bien conscientes des limites de leur intervention avec certains enfants, mais elles savent également qu’elles pourraient leur offrir davantage si le contexte de travail leur accordait plus de temps pour aller en profondeur avec chacun, et pour développer une véritable relation de confiance avec la famille.

Les besoins prennent une couleur particulière dans certains quartiers socio-économiquement défavorisés, où une bonne partie de la clientèle est allophone et ne parle ni français, ni anglais. Dans ces cas, c’est toute l’installation de la communication entre le personnel du CPE, les enfants et les parents qui est ralentie, voire parfois entièrement inexistante. Pour les éducatrices, l’une des pires situations se produit quand des parents conservent une distance importante avec elles et reçoivent avec méfiance les informations concernant les difficultés de leur enfant. Elles savent que les valeurs éducatives diffèrent d’une culture à l’autre et veulent établir un rapprochement, mais elles ont besoin d’aide afin de mieux comprendre leurs problèmes.

De plus, il arrive fréquemment que ces CPE accueillent une clientèle peu scolarisée, présentant un fort taux d’analphabétisme, pour laquelle les échanges sous forme de journal de bord ou de rapport d’observation sont inefficaces. Il est particulièrement important, dans ces situations, qu’elles bénéficient de temps de rencontre avec ces parents. Or, le contexte de travail n’accorde que trop peu de temps de libération pour ce genre de choses. Elles se voient donc obligées, la plupart du temps, d’expliquer le problème « dans le cadre de porte » et savent qu’elles peuvent nuire, ainsi, aux conditions favorables à l’établissement d’une relation de confiance.

Une autre difficulté à laquelle les CPE des milieux défavorisés sont confrontés relève d’un environnement extérieur malsain, où l’on trouve seringues et condoms à chaque pied carré. Pour certains CPE, cela signifie de procéder à des ramassages systématiques avant chaque sortie au parc ou, pire, dans la cour. Un accès privilégié aux services communautaires concourrait à aplanir cette difficulté, invoquent les éducatrices, mais les horaires de ceux-ci sont mal adaptés à ceux des CPE. Il faudrait des collaborations avec la ville et les services communautaires afin d’organiser des aménagements adéquats pour des tout-petits de cinq ans et moins.

Un objectif ultime : la stabilité
Par ailleurs, les enfants de ces milieux ont souvent connu d’importantes perturbations familiales qu’il importe d’essayer de combler en leur apportant une stabilité, ce que la fréquentation d’un CPE, sur une longue période, peut contribuer à faire. Or, les éducatrices dénotent que plusieurs enfants référés par les services sociaux vivent dans une instabilité inquiétante, passant de famille d’accueil en famille d’accueil, de quartier en quartier, donc de milieu de garde en milieu de garde, voire de type de milieu de garde en type de milieu de garde (milieu familial à CPE, garderie à but lucratif à milieu familial, et ainsi de suite).

Ces enfants arrivent au CPE sans que le personnel n’ait été informé de leur histoire. Ils posent des questions sur leur famille et réclament parfois leurs parents, alors que les éducatrices n’ont pas été renseignées sur ce qu’il faut leur dire et leur répondre. Ils passent un bout de leur vie avec une éducatrice et s’en vont ailleurs, et souvent, celle-ci n’a jamais été considérée comme une partenaire ayant un rôle actif à jouer auprès de l’enfant et de sa famille.

Pour les éducatrices présentes à cette rencontre d’échanges, il ne s’agissait pas de faire un procès trop facile aux services sociaux, mais de leur dire que le CPE représente un milieu de vie qui peut offrir aux enfants une certaine stabilité en leur permettant de créer des liens d’attachement avec des enfants du même âge ainsi qu’avec leur éducatrice. Dans ce sens, de plus en plus de CPE exigent que la fréquentation d’un même CPE fasse partie du plan d’intervention, s’assurant ainsi de pouvoir continuer à desservir les enfants qui doivent changer de famille d’accueil ou qui retournent dans leur famille biologique.

Des moyens internes créatifs et efficaces
Bien sûr, les besoins des CPE des milieux défavorisés sont grands, et la collaboration avec le réseau de la santé et des services sociaux est en voie d’organisation. Cela dit, il reste que les équipes doivent être actives dans la recherche de solutions, et, dans ce sens, certains CPE ont développé des moyens aussi efficaces qu’originaux.

Ainsi, des rencontres du personnel au cours desquelles ont lieu des discussions sur les interventions permettent un ressourcement aux éducatrices en plus de leur offrir la possibilité de mettre leur expertise en valeur auprès de leurs pairs. En outre, dans les CPE à forte densité pluriethnique, des éducatrices cherchent à mieux comprendre la réalité des parents en apprenant quelques mots d’usage courant (bonjour, bonne soirée, etc.) dans leur langue d’origine, et établissent ainsi un rapprochement avec eux.

Dans d’autres CPE, on organise des soirées thématiques pour les parents, où on leur présente les ressources disponibles dans le quartier. Très souvent, des tableaux de ressources, où l’on affiche des articles sur l’éducation des enfants, par exemple, sont mis à jour régulièrement.

La création de postes de conseillères pédagogiques et de coordonnatrices pédagogiques est également considérée comme un moyen intéressant. Enfin, pour la plupart des CPE, la clé principale réside dans l’établissement d’une réelle collaboration avec les services sociaux.

Des interventions concertées, des collaborations à développer
Dans ce contexte, pour être en mesure de répondre adéquatement aux besoins des enfants, il importe que les éducatrices puissent élaborer des plans d’intervention adaptés à chacun d’eux, et qu’elles soient en mesure de faire appel aux ressources spécialisées, appropriées à chaque cas. Les problèmes de langage et d’agressivité apparaissent de façon marquée dans ces CPE, quand ils ne prennent pas, parfois, des allures plus diffuses et insidieuses, comme celles des enfants timides, isolés et anxieux. Même s’ils sont moins dérangeants que les premiers, ces problèmes n’en demeurent pas moins importants et révèlent un besoin de l’enfant d’être aidé. Il faut donc que des services d’orthophonistes et de psycho-éducatrices, par exemple, soient accessibles et agissent en complémentarité avec le travail plus global réalisé par les éducatrices en CPE.

La mise en place d’actions concertées des divers réseaux impliqués auprès des tout-petits des milieux défavorisés et de leur famille ne peut que favoriser la prévention de l’aggravation des difficultés. Ce principe de l’intervention en amont reconnu, il reste maintenant à ce que ses principaux acteurs le traduisent en gestes concrets ayant des retombées concrètes sur le terrain, auprès des premiers concernés : les enfants et leur famille.

Cette rencontre est une initiative du Comité Pédagogie et Qualité du RCPEÎM.
Le RCPEÎM remercie les éducatrices qui ont participé à cette rencontre d’échanges pour leur témoignage.
Des choix au cœur de notre mission, Mémoire sur les besoins des centres de la petite enfance en milieu défavorisé, Regroupement des centres de la petite enfance de l’île de Montréal, Février 2000. (Le mémoire a été présenté dans numéro printemps-été 2000 de Mosaïque.)

Cette recommandation a donné lieu, notamment, à un changement des indicateurs « milieux défavorisés » utilisés par le MFE.


Guylaine Laforte est directrice de la Qualité éducative au Regroupement des centres de la petite enfance de l’Île de Montréal.

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