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Guylaine Laforte
Vous l’avez sûrement remarqué, depuis quelques mois, on parle beaucoup du livre et de l’éveil à la lecture et à l’écriture chez les tout-petits. D’où cet intérêt provient-il? Qu’est-ce que l’on entend par éveil à la lecture et à l’écriture? Ces notions peuvent-elles s’inscrire dans nos programmes éducatifs? Si oui, comment? Au RCPEÎM, nous avons été très intéressés par ces questions. Ce dossier pédagogique expose le fruit de nos travaux et réflexions, dans un premier temps, en vous parlant des concepts et, dans un second temps, en vous présentant le savoir-faire d’éducatrices et éducateurs en la matière.
D’où vient l’intérêt?
En juin 1998, Louise Beaudoin, ministre de la Culture et des Communications, lance la politique de la lecture et du livre, la première au Québec. Visant le plus large éventail d’acteurs possible (centres de la petite enfance, écoles, bibliothèques, librairies, maisons d’éditions, etc.), la politique accorde un chapitre entier à la petite enfance.
D’entrée de jeu, cette politique place la lecture comme un enjeu social, économique et culturel. Elle soutien le fait qu’elle constitue, dans notre société moderne, une habileté indispensable sans laquelle il est impossible de s’intégrer socialement. Au Québec, de nos jours, des gains importants ont été acquis en la matière puisque la proportion de personnes ayant moins de neuf années de scolarité a diminué de plus de 40 % entre 1951 et 1991, et les lieux d’accès à l’écrit se sont multipliés. À un point tel que, pour la majorité des Québécois, la lecture est identifiée comme première activité de loisir.
Cependant, malgré tous ces gains encourageants, il demeure toujours une partie importante de la population pour laquelle la lecture représente un défi inaccessible. Pour plusieurs de ces personnes, cette inaccessibilité ne se traduit pas tant par une impossibilité à lire que par un manque d’habiletés à composer avec l’écrit. Elles ont appris les rudiments de la lecture à l’école et en sont restés là ou ont perdu le peu qu’elles savaient sur la composition d’un texte, faute de pratique et de soutien aux apprentissages. La politique sur le livre et la lecture veut combler ces lacunes par une vaste campagne de promotion du livre. Celui-ci est élevé au rang de véhicule consacré à l’acquisition et au maintien des habiletés de lecture nécessaires à une intégration maximale dans la société.
Dans ce dessein, la politique vise quatre grands objectifs :
À la lecture de ces objectifs, on comprend que le réseau des centres de la petite enfance est particulièrement concerné par le premier. D’ailleurs, à cet égard, le potentiel de notre réseau est clairement reconnu par la politique. En regard de ces objectifs de développement, celui-ci est tout près d’atteindre le statut «d’incontournable» pour tout ce qui touche la petite enfance. Ainsi donc, en raison du grand nombre d’enfants de 0 à 5 ans qu’il accueille, et des contacts, souvent privilégiés, qu’il entretient avec les familles, le réseau des CPE joue un rôle tout aussi fondamental que complémentaire dans l’éveil à la lecture et le développement du goût de lire.
Qu’est-ce que l’on entend par éveil à la lecture et à l’écriture?
Notre rôle dorénavant reconnu par nos décideurs et partenaires, il nous reste maintenant à comprendre ce que l’on entend par éveil à la lecture et à l’écriture chez les tout-petits. Depuis les tout débuts de notre réseau, notre approche a toujours été axée sur le développement global des enfants par le jeu, et non sur des objectifs de pré-scolarisation avec apprentissages formels. Nous croyons que les enfants ont avant tout besoin de vivre des expériences diversifiées en fonction de leurs intérêts et des besoins reliés à leur âge. Ce que nous visons, c’est de susciter chez eux le goût d’apprendre en utilisant, bien sûr, leur énorme potentiel de curiosité naturelle, mais surtout et avant tout, en leur donnant confiance en leurs propres capacités.
Dans ce sens, depuis quelques années, en lien avec le programme éducatif des centres de la petite enfance du Québec et «Jouer, c’est magique», nous utilisons des moyens d’application qui maximisent, nous croyons, leurs chances de réussite. Parmi eux, on trouve l’organisation d’un coin «livres» dans tous les locaux, ou presque. Pour nous, le livre fait partie de notre coffre d’outils de base depuis belle lurette. Adapté à l’âge des enfants, plastifié ou cartonné, il sert de compagnon pour combler les moments de transition, occuper les jeux libres, alimenter les causeries, préparer à la sieste, et pour plusieurs autres fonctions encore. Est-ce à dire que nous faisons, ainsi, de l’éveil à la lecture et à l’écriture? Il semblerait que oui! Et bien plus encore.
En réalité, et contrairement à ce que l’on peut penser de prime abord, l’éveil à la lecture et à l’écriture ne consiste pas en l’apprentissage formel des lettres. Il concerne plutôt les préalables, ce que les chercheurs nomment «émergence de l’écrit». Dans cette notion, on englobe «toutes les acquisitions en lecture et en écriture (les connaissances, les habiletés et les attitudes) que l’enfant réalise, sans enseignement formel avant de lire de manière conventionnelle2».
C’est ainsi que l’enfant comprend que lire signifie chercher le sens des mots, et écrire, produire un message. Les recherches des dernières années, combinées à une plus grande expérience des jeunes enfants, ont révélé qu’il existait une période favorable à l’émergence de cet éveil. Vous avez deviné: cette période se situe entre 0 et 6 ans. Vous aurez deviné également que, justement parce qu’elle est fondamentale, cette période est déterminante pour l’enfant, selon les influences et les expériences plus ou moins heureuses qu’il vivra, sur le développement de son intérêt et de son goût profond pour la lecture. D’où l’importance pour nous de lui assurer la meilleure base possible en la matière.
Selon Jacqueline Thériault, «de 0 à 6 ans, par son contact avec les livres et avec l’écrit de l’environnement, et, surtout, par les interactions qui se produisent entre l’adulte et l’enfant à propos de la communication écrite, le jeune enfant s’éveille à la lecture et à l’écriture. Il est donc, dès sa naissance, sur la route qui fera de lui un vrai lecteur et un vrai producteur de messages écrits.3»
Comment intégrer ces notions dans notre programme éducatif?
Premièrement, en continuant de lire des livres et des histoires, le plus souvent possible, aux enfants. Pratiquer un mode de lecture qui implique les enfants, c’est-à-dire leur poser des questions sur l’histoire, les personnages, les faire réagir avec des remarques saugrenues. De cette façon, l’interaction entre l’adulte et l’enfant amène ce dernier «à réfléchir, à poser des questions, à discuter, à dialoguer, à interagir à tour de rôle, à partager ses réactions personnelles, à relier des concepts ou l’information présentée à son expérience de vie ou à celle de l’adulte.4»
Ensuite, en observant comment les comportements liés à la lecture et à l’écriture se manifestent dans le groupe. Il sera plus facile ainsi de les alimenter. Par exemple, pour des enfants qui commencent à gribouiller en utilisant une écriture inventée, les encourager en leur demandant d’écrire un mot à leurs parents chaque fois que cela est possible. Pour d’autres qui ont un intérêt marqué pour les dinosaures, leur donner accès à du matériel écrit sur les dinosaures et s’y référer le plus souvent possible. Faire des sorties à la bibliothèque du quartier régulièrement, et tenter d’organiser une activité avec les bibliothécaires de façon à pouvoir donner des «petites commandes» aux enfants comme rapporter un livre sur un sujet particulier. De cette façon, ils pourront investir les lieux en ayant un but précis, seront actifs et apprendront à reconnaître des représentations graphiques et des symboles.
De plus, porter une attention particulière aux jeux symboliques des enfants afin d’intégrer du matériel écrit: des feuillets publicitaires, de la monnaie-jouet, des affiches; se référer fréquemment à des livres pour aller chercher des réponses aux questions des enfants, etc. Bref, comme le suggère Jacqueline Thériault, utiliser tous les moments de la vie courante pour sensibiliser les enfants aux divers rôles que joue l’écrit dans nos vies.
Pour plusieurs d’entre vous, toute la question de l’éveil à la lecture et à l’écriture constitue une seconde nature. Spontanément, et de façon très simple et dynamique, toutes les situations sont utilisées afin de donner le goût du livre aux enfants. C’est ce dont nous avons voulu rendre compte dans la deuxième partie de ce dossier pédagogique.
Pour en savoir plus sur le sujet:
Guylaine Laforte est directrice de la Qualité éducative au Regroupement des centres de la petite enfance de l’Île de Montréal.
1 Politique gouvernementale de la lecture et du livre, page 7.
2 Thériault, Jacqueline, L’émergence de l’écrit ou l’éveil du jeune enfant à la lecture et à l’écriture, page 1.
3 Id., ibid., page 2.
4 Id., ibid., page 11.