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Ne touchez pas à ma douleur

Grossesse

Parents : Documentation : Grossesse : Ne touchez pas à ma douleur

Isabelle Brabant, sage-femme

Photo : Briand Forest

Toute femme enceinte pour la première fois se demande si elle va passer au travers de la douleur de l’accouchement. On a donc cherché, au fil des ans, soit à contrôler cette douleur, soit à l’endormir, soit même à la nier. Mais pourquoi faudrait-il y toucher?  Pourquoi ne pas chercher plutôt à l’apprivoiser? Au bout du compte, la meilleure façon de sortir de la douleur, c’est encore d’y entrer!

Nous vivons dans une société programmée pour fuir la douleur, une société qui croit masochiste la personne qui endure un mal de tête sans aspirine, une société qui n’a laissé qu’aux sportifs le droit d’avoir mal noblement. Même si la douleur est au cœur du quotidien de millions de gens, on a choisi d’y répondre collectivement par l’usage illimité de tonnes d’analgésiques, une solution strictement chimique et efficace à court terme seulement.

La douleur est une expérience très subjective: non seulement sa perception varie-t-elle d’une personne à l’autre, mais également d’une culture à l’autre. Dans les sociétés dites primitives, la douleur fait partie de la vie quotidienne; celle de l’accouchement n’est donc pas perçue comme une exception. Dans les cultures méditerranéennes, on trouve normal de crier pour la manifester, qu’elle soit grande ou légère, tandis qu’ailleurs, l’usage commande qu’on la cache soigneusement. Chez les Indiens de Panama, où la naissance est un événement honteux, le travail est très long et douloureux. Chez les Indiens Kahunas, la femme transmet la douleur à quelqu’un qui la mérite et le travail en est ainsi facilité! Ces différentes attitudes ont un effet direct sur la façon dont les individus perçoivent la douleur.

On apprend dès la petite enfance comment réagir face à la douleur. Dans certaines familles, on se précipite au premier cri de bébé qui a des coliques et on le cajole; ailleurs, on se dépêche de distraire l’enfant avec de la nourriture pour «effacer le bobo»; ailleurs encore, on préfère l’ignorer, malgré ses protestations. On reçoit là des messages précis qui modèlent pour longtemps notre perception de la douleur.

Les histoires d’accouchements qu’on a entendues au cours de notre vie peuvent parfois amplifier nos craintes, d’autant plus que les détails qui manquent à ces histoires sont souvent remplacés par une version imaginaire bien pire que la réalité.

On arrive donc à l’accouchement remplies d’idées préconçues. Certains exercices peuvent nous aider à prendre conscience à quel point nos croyances et nos automatismes transforment notre façon de vivre la douleur. Car on ne peut nier qu’elle existe. Une recherche sur la douleur effectuée il y a quelques années à l’Université McGill de Montréal démontre, à la surprise de tous, que l’accouchement s’avère plus douloureux que les maladies habituellement reliées à une grande souffrance, le cancer par exemple, sauf qu’on n’a jamais fait la différence entre la douleur qui exprime une pathologie, un désordre de l’intérieur et celle de l’accouchement, expression normale d’un travail extraordinaire.

L’accouchement est une initiation

L’accouchement marque très puissamment la rupture avec la relation biologique et symbiotique entre la mère et son enfant. C’est une initiation, un passage entre la grossesse et la maternité aussi significatif que les rites de passage qui existent dans diverses cultures, entre l’enfance et l’âge adulte par exemple. Pour l’individu comme pour la communauté, l’initiation vient marquer le passage d’une période de la vie à une autre et stimuler, souvent de façon spectaculaire, les ressources personnelles qui seront sollicitées à l’avenir et qu’il faut mettre à l’épreuve.

Quel rapport avec la douleur? Elle prépare ce passage. Elle vient briser les schémas habituels de comportement, déséquilibrer la mère au moment où elle doit abandonner le statu quo de la vie courante pour plonger dans la transformation majeure que représente l’arrivée de son bébé dans sa vie. Le partenaire présent vit, lui aussi, ce grand chambardement du corps et du cœur.

La maternité exigera mille fois d’une femme qu’elle rassemble ses forces et se surpasse, qu’elle aille puiser profondément en elle-même la confiance et le courage nécessaires pour passer à travers ce que la vie avec son enfant lui réserve. L’accouchement, par la puissance des mécanismes physiologiques et psychiques sollicités, par l’attrait intense que représente le moment de rencontre avec le bébé qui s’en vient, est un moment charnière qui permettra à la nouvelle mère d’exprimer sa force, son endurance, sa patience, son amour pour son enfant.

Douleur et résistance

À quelqu’un qui s’exclamait devant elle combien cela avait dû être épouvantable et immensément douloureux d’avoir un bébé de 10 livres, une mère a répondu en souriant: «Ce ne sont pas les dix livres qui font mal, c’est la résistance!»

Quand l’être entier s’abandonne au processus, l’accouchement est douloureux, mais à la mesure de la femme qui accouche. Si elle résiste, peu importe où est la source de sa résistance, dans son corps, ses émotions ou sa tête, la douleur ressentie sera à la mesure de sa résistance!

Au lieu d’agir sur un col détendu, enclin à s’étirer et à céder le passage, chaque contraction devra se battre avec des muscles rigides et tendus qui s’oxygènent mal et se libèrent encore moins bien de leurs toxines; ils demeurent alors douloureux même entre les contractions, empêchant la femme de se reposer, la conduisant bientôt dans une impasse dont seule la médication ou la césarienne, semblera pouvoir la délivrer. «Quand une douleur se manifeste dans le corps, la réaction la plus commune est de se fermer autour d’elle. Mais notre résistance, notre peur, notre appréhension de la souffrance, amplifient la douleur. C’est comme serrer le poing autour d’un charbon ardent. Plus on serre, plus on se brûle… L’objectif de contrôle de la douleur, avec l’idée que la douleur est ennemie, intensifie la souffrance, fait serrer le poing.»

On a appris à considérer la douleur comme une agression et on en a peur! Pourtant, l’accouchement est différent: ici, la douleur n’annonce pas un danger ou une maladie, mais un extraordinaire travail créatif du corps qu’il faut apprendre à accueillir autrement, si l’on veut qu’il complète son œuvre. C’est la douleur de l’effort, et plutôt que de lui résister, il faut apprendre à dire: «Je veux ce travail, je veux que mon corps s’ouvre et laisse passer mon enfant. Je veux faire corps avec la douleur plutôt que contre elle.»  On a la faculté de changer la résistance première en acceptation, en adaptation. L’apprentissage qui se fait pendant tout le travail est incroyable. Il permet à la femme de vivre, détendue et ouverte, des contractions qui la faisaient se raidir quelques heures ou quelques minutes plus tôt! On pourrait peut-être utiliser les petits inconforts de la fin de la grossesse pour pratiquer ce oui à la douleur, ce oui à ce qui arrive, ce oui à la vie!

Marie me rappelait récemment une simple petite phrase que je lui avais dite pendant sa grossesse: «Aime ta douleur!» Même retournée dans tous les sens, cette expression lui semblait incompréhensible. Elle lui était pourtant revenue à l’esprit en force pendant son travail, ce qui l’avait guidée. «Je n’aurais probablement jamais eu l’idée d’aimer ma douleur, si on n’en avait pas parlé, me disait-elle. C’est pas évident! Ça fait mal, et la première réaction c’est non! Mais plus on lui dit oui, et plus c’est facile. C’est tellement une expérience d’acceptation, avoir un enfant, ça commence dès l’accouchement!»

La suite de ce texte sera disponible à la prochaine parution de PetitMonde. La version intégrale a été publiée dans la revue L’une à l’autre, numéro hiver 1987.

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