Bienvenue sur PetitMonde.com. Aller directement à la navigation, au contenu ou à la recherche.
Note importante : Si vous voyez ce message, c'est que votre fureteur ne supporte pas la nouvelle feuille de style (CSS) de PetitMonde.com ou qu'il n'est pas conforme aux normes du World Wide Web Consortium (W3C). Ses menus et tout son contenu demeurent accessibles mais la présentation visuelle se trouve affectée. Voir dans « À propos du site » pour plus d'information sur l'accessibilité.
Hélène Makdissi, Université de Sherbrooke et Andrée Boisclair, Université Laval
Bien avant dentrer à lécole, nos petits enfants québécois savent bien des choses concernant la lecture. Ils ne sont pas vierges de savoirs. En effet, ils racontent depuis longtemps déjà les événements quils vivent au cours de la journée, puis progressivement ils rappellent des événements de moins en moins près deux et même parviennent à parler comme un livre dhistoire, cest-à-dire à développer un langage littéraire. Cette période, qui correspond à un temps démergence de la littératie, est très riche pour construire les fondements nécessaires à lapprentissage de la lecture.
En tant que chercheurs, nous nous sommes intéressées à savoir ce que les enfants parviennent à faire entre 3 ans et 6 ans lorsquon leur demande de raconter une histoire qui leur a été lue. Lhistoire que nous avons utilisée est bien connue des parents et des milieux de garde: Benjamin et la nuit. Nos études mettent en relief que la discussion entre ladulte et lenfant, en cours de lecture, est un lieu propice pour le développement de lenfant.
En fait, souvent en sappuyant sur les images du livre, déjà les jeunes enfants de 3 ans parviennent à identifier lémotion négative vécue par le personnage principal de lhistoire. On les verra pointer limage et on les entendra dire: «Regarde, il est triste» ou mieux encore «Pourquoi il est triste?» Cette simple question soulevée par les jeunes enfants nest pas à négliger. En effet, y répondre oblige lenfant à créer un lien entre lémotion du personnage et lévénement qui la causée. Plus souvent quautrement, lenfant qui cherche à répondre à cette question construit la problématique de lhistoire ou lévénement perturbateur, une des grandes composantes constituant le récit. Dès lors, ladulte ou le parent avisé, loin dexpliquer la problématique de lhistoire invitera plutôt son enfant à expliquer de lui-même, à effectuer une recherche de sens, et ce, tout simplement en lui retournant la question: «Oh oui, il est triste, pourquoi tu penses?» Ladulte ou le parent qui se soucie, non pas de la mémoire, mais dans une plus grande mesure de la compréhension, nhésitera pas à retourner dans les pages précédentes pour que lenfant discute de ses hypothèses. Pour peu quon lui laisse la chance de sexprimer, lenfant qui sintéresse à lémotion du personnage principal parviendra généralement à construire le problème: «Je pense que cest parce que la petite tortue a peur dans le noir et regarde, il fait noir dans sa carapace».
Certains adultes inviteront même lenfant à discuter ses hypothèses en lien avec le propre vécu de ce dernier: «Mais oui, je pense que tu as raison. Et toi, est-ce que tu as peur quand tu te couches dans ta chambre le soir?» Lenfant qui discute autour de cette question que peut soulever le parent pratiquera déjà un processus dimportance en lecture: la construction dinférence ou de liens causaux entre ce qui est écrit dans le texte et ses connaissances sur le monde, cest-à-dire la construction dinformation qui nest pas explicitement écrit dans le texte, mais que lon doit comprendre implicitement si on parvient «à lire entre les lignes». Regardons ensemble comment une petite fille qui sapprête à commencer sa première année discute autour de cette question et parvient ainsi à découvrir approximativement lâge de Benjamin qui nest pas spécifié explicitement dans lhistoire: «Moi, jaurais pas peur. Jvais aller à lécole quand même! Jirais là où il fait sombre! Thomas (le petit frère de la jeune fille), lui, i fait ça, pis i dit MAMAN! MAMAN! Jimagine que Benjamin est un bébé!» En fait, ici, lenfant a construit une information qui nétait pas explicitement écrit dans le texte, mais une information qui reste toutefois implicite pour le «bon compreneur dhistoire». Lenfant a ainsi construit une inférence de haut niveau qui servira lapprentissage de la lecture.
Si lon prend le temps de discuter de la sorte, la lecture est alors plus longue et plusieurs pourraient penser que lenfant se désintéressera de lhistoire. Il savère que sur nombre denfants rencontrés (421 enfants), les plus jeunes de 3 ans comme les plus vieux de 6 ans ont tous pris la parole avec fierté de dire ce quils savaient et avec grand plaisir de pouvoir apprendre à ladulte! Et ils en savent des choses et ils souhaitent prendre la parole! Cette discussion, en cours de lecture, contribue au plaisir du livre, au développement de processus de lecture de haut niveau (inférences), à la construction dune représentation de la lecture comme dune interaction entre le livre et la personne qui lit. Ny a-t-il pas là également le lieu de prise de position critique de la part de lenfant au regard de ce quil lit?
Ces premières discussions de lenfant tendent à se transformer avec lâge. Les enfants plus vieux de 4 et 5 ans commencent à ordonner les événements dans le temps et ladulte assiste alors à une pluie de «pis» et de «pis là»: «Il est allé voir le canard. Pis là, le canard a dit Pis là, la tortue est partie pis ». Alors que certains taxeront les enfants de ne pas avoir assez de variété de connecteurs, nous pensons que cette période marque une avancée importante dans le développement de lenfant: la nécessité de tenir compte de la chronologie des événements, de la séquence temporelle. Cette période semble transitoire et annonciatrice dune étape plus importante: lexplication entre les composantes du récit. Cest alors que tout en continuant à abonder en «pis» et «pis là», lenfant ajoute le fameux «facque là» (ça fait que là) qui prend un sens de «alors» ou de «donc» marquant ainsi les liens de causes à effets qui unissent le problème, les épisodes et la solution de lhistoire. On entendra ici les enfants raconter: «Il avait peur dans sa carapace noire. Facque là, il est allé voir le canard». Le parent averti pensera alors à arrêter la lecture pour permettre la discussion en amenant implicitement lenfant à mettre en relief le but de lhistoire: «Mais quest-ce quil cherche» ou «Mais quest-ce quil veut»? Le parent peut également demander à lenfant danticiper la suite de lhistoire. Lanticipation est également un processus dinférence qui sert le lecteur expert. Le parent pourra alors ouvrir la discussion: «Penses-tu quil va trouver ce quil veut» et «Quest-ce quil va faire pour cela»? On entendra alors plusieurs hypothèses soulevées par les enfants: «Ben moi, quand je veux faire partir les monstres, je mets mon épée laser en dessous de mon oreiller; peut-être bien qui va faire ça!» ou «i va les combattre» ou «moi, jpense qui va mettre sa lumière». Toute hypothèse restera à vérifier au fur et à mesure que lhistoire progresse. Ladulte pourra alors dire: «Ah! Bonne idée! Viens, on va aller voir si cest cela qui se passe dans lhistoire». Ceci contribue à ce que lenfant se représente la lecture à la fois comme un jeu danticipation, mais également à la fois comme une nécessité de vérification dhypothèses.
Il ny a pas réellement de mauvaise façon de lire des histoires aux enfants. Déjà, lenfant à qui on lit des histoires quotidiennement se trouvera nettement avantagé lors de son apprentissage formel de la lecture. Cependant, pour lui, il y a des façons de lire qui semblent plus efficaces pour développer des processus de haut niveau qui lui seront indispensables pour lapprentissage formel de la lecture.
Dans cette optique, nous mettons au défi les parents et éducateurs doser discuter en cours de lecture avec leurs jeunes enfants. Si certains peuvent penser que cela démotivera lenfant, écoutez le regarder un film. De lui-même, le jeune enfant âgé entre 3 ans et 6 ans questionne en cours de visionnement du film, et ce, parfois au grand désespoir des enfants plus vieux de la famille. Si tous les jeunes enfants posent des questions en cours de visionnement dun film, ny a-t-il pas là un passage obligé qui sert la compréhension du récit? Et un récit en livre ne présente-t-il pas des défis de compréhension encore plus grands? La discussion en cours de lecture contribue à faire progresser lenfant dans ses habiletés de futurs lecteurs. Alors que lon pense généralement à dire «les enfants, ouvrez grands vos yeux et vos oreilles et on zippe la bouche», nous proposons plutôt dintroduire les livres aux enfants en affirmant: «Cest lheure de se discuter une histoire, levez vos mains et dézippez vos bouches».
Le développement de la compréhension du récit au cours de la petite enfance
Lart de raconter chez lenfant dâge préscolaire
La lecture interactive