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Isabelle Brabant, sage-femme
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La profession de sage-femme sera bientôt légalisée au Québec, à la suite de 20 années de luttes et despoir, de travail, de solidarité et de patience. De cette patience infinie quon ne sait pas avoir, mais quon découvre, dune contraction à lautre, quand le travail se fait, oui, mais si lentement. Pour ceux qui connaissent depuis toujours cette vieille profession, il peut sembler impensable quon ait attendu si longtemps pour lui reconnaître droit de cité. Mais voilà, nous sommes un jeune pays et notre histoire sest déroulée suivant des réalités particulières de colonisation et dimmigration, dimmensités à parcourir et dhivers rigoureux.
Tout a commencé au début du siècle, au moment où le Québec se dote de lois qui mettent en place son système de santé. Les médecins, bien organisés, y inscrivent unilatéralement que laccouchement est un acte médical quils ont seuls le droit de pratiquer. Les sages-femmes éparpillées sur le territoire nen ont probablement rien su. Dans les années 50, les médecins ont pris toute la place, et la pratique des sages-femmes nest plus que sporadique, exceptionnelle, bref, en voie dextinction.
Les années 60 et 70 voient éclore et grandir un important mouvement de libération des femmes, que lÉglise toute puissante et toute une culture avaient longtemps gardées soumises et silencieuses. Les femmes visent désormais la maîtrise de leur vie, de leur corps, de leur fonction reproductrice.
Accoucher ou se faire accoucher
En 1980, lAssociation pour la Santé publique du Québec en collaboration avec le ministère des Affaires sociales organise un colloque dont le nom est devenu presque un slogan: Accoucher ou se faire accoucher. Dix mille femmes y ont participé, venues dire: je veux accoucher.
Pendant ce temps, un peu partout au Québec, quelques femmes déterminées décidaient de ne plus se rendre à lhôpital pour y accoucher, tellement ce qui leur était offert là ne correspondait pas à ce quelles voulaient. Elles ont chacune cherché et trouvé, dans leur entourage, les femmes les plus aptes à venir les aider, à les soutenir, à assurer une sécurité physique mais aussi émotive pendant leur accouchement et après. Nous en étions. Cest avec elles que nous avons cherché le sens de la présence dune femme auprès dune autre qui accouche. Avec le temps, les femmes elles-mêmes nous ont donné le très vieux nom de sage-femme. Cest de leur demande, de leur besoin, que nous sommes nées.
Notre pratique sest développée librement, dans lillégalité. À lécart du modèle médical dominant, de la hiérarchie institutionnelle, des contraintes budgétaires. Elle sest aussi développée comme une pratique féministe. Parce que laccouchement est non seulement une expérience qui arrive aux femmes, elle narrive quaux femmes. Nous ne pouvions plus supporter quune culture obstétricale mâle nous impose ses règles, au moment sans doute le plus profondément féminin de nos vies. Cest dans nos corps et nos curs que, chacune à notre manière, nous avons ressenti cette imposture. Si le sujet de laccouchement nest pas je, quel est-il? Qui accouche à notre place? Qui prend la parole à notre place? Qui nomme ce que nous vivons et découvrons dans la douleur, les larmes et le triomphe de la naissance? Nous avions besoin de recommencer du début, de chercher avec chaque femme le sens de la naissance, dans lintimité de sa maison, auprès delle. Avec elle.
Nous avons vite compris que nous devions réclamer la légalisation de la profession de sage-femme mais selon nos termes, cest-à-dire ceux des femmes! En 1990, le gouvernement du Québec a décidé dy aller dune période dexpérimentation de la pratique, dans des maisons de naissance, un lieu chaleureux, axé sur la normalité, que les femmes avaient demandé comme réelle alternative à lhôpital. De 94 à 98, nous y avons pratiqué, en y transférant avec le moins de modifications possibles, notre pratique à la maison: son organisation, sa rigueur, mais plus important encore, son esprit.
Le Collège des sages-femmes
Lexpérimentation est maintenant terminée, son évaluation faite et positive. Le gouvernement a annoncé sa décision: le Québec légalisera les sages-femmes. Elles seront autonomes dans leur profession et pourront pratiquer à lhôpital, en maison de naissance ou à la maison. Le Collège des sages-femmes qui sera aussitôt formé verra entre autres à ce que le choix soit véritablement offert à chaque femme en cours de grossesse, en veillant à ce que ses membres maintiennent lexpertise nécessaire pour travailler à chaque endroit. La continuité des soins demeurera un principe directeur de la pratique, ainsi que lécoute des besoins émotionnels des femmes et le soutien des familles.
Jai longuement cherché les révélations, les grandes vérités que je pourrais divulguer ici au sujet de la naissance comme nous lavons redécouverte. Je nen ai pas trouvé de plus importante que celle-ci: laccouchement est un événement normal et naturel de la vie des femmes et il leur appartient. Je le sais: je le tiens delles! Cest dune telle importance, que pour le concrétiser dans leurs vies, les femmes ont littéralement recréé la profession de sage-femme telle quelles limaginaient. Elles nous ont imposé lespace et le temps dont elles ont besoin pour nous parler delles, de leur vie, de leurs rêves, pendant le suivi de grossesse et après. Elles ont exigé quon leur fasse confiance, quon respecte leur rythme et celui de la naissance. Quon les aide à accueillir leurs bébés avec tout lamour, le recueillement, la joie quelles voulaient y mettre. Nous avons accédé à leurs demandes parce que nous faisions partie de ces femmes. À leur place, nous aurions, nous avions voulu la même chose. Nous avons choisi de développer cette profession en restant de leur côté plutôt que daccepter la distance qui distingue trop souvent le professionnel du public quil sert.
Les maisons de naissance
Les maisons de naissance et la pratique des sages-femmes ont permis douvrir un espace très particulier pour de nombreuses femmes qui ne sont à laise ni à la maison ni à lhôpital. Elles se sentent rassurées par un lieu qui leur fournit des garanties en terme déquipement durgence et dorganisation de transfert à lhôpital, mais aussi laménagement et la permanence des lieux et leur fonction daccueil de la naissance. Et là, dans cet espace protégé, loin de la péridurale et des interventions à portée de main, elles découvrent souvent leur propre puissance à travers leur accouchement.
Laccouchement à la maison
Laccouchement à la maison doit continuer dêtre le modèle de la pratique des sages-femmes. Il doit demeurer un rappel permanent de ce quest laccouchement quand les parents se lapproprient totalement. Cest pour cette raison que les maisons de naissance du Québec répondent aux demandes des parents. Elles ne sont pas de petits hôpitaux améliorés. Leur fonctionnement, leur esprit provient des mêmes convictions que celles qui soutiennent laccouchement à la maison: la naissance est un processus normal et naturel dans la vie des femmes, et elle leur appartient.
Dans notre société, la confiance des femmes dans leur capacité de mettre leur bébé au monde est constamment et sournoisement grugée. Tout le monde sest fait à lidée que la très grande majorité des femmes est incapable daccoucher sans larsenal lourd de la technologie médicale. Tout le monde sauf plusieurs irréductibles, femmes, hommes, sages-femmes, qui ne peuvent pas se résigner aux contraintes, aux perversions et à la perte de sens que cette prémisse impose. Nous devons recréer ensemble un équilibre qui sest malheureusement rompu entre la vigilance expérimentée que réclame un accouchement normal, et les interventions qui rectifient les accidents de parcours, soignent les pathologies et sauvent parfois des vies. Loin des chicanes de clocher et des conflits dintérêts, nous devons rétablir un rapport sain et cohérent entre des professionnels qui devraient être des partenaires et des alliés plutôt que des adversaires, devant le grand défi de donner des soins et des services appropriés aux femmes enceintes et aux bébés du Québec.
Une très ancienne profession qui renaît
Notre travail pour faire renaître la profession de sage-femme et pour trouver notre place dans léquipe de périnatalité, est identique, somme toute, à celui que nous faisons auprès des femmes qui accouchent: nourrir leurs forces, faire preuve de patience, ne pas croire que les réponses ne résident quen nous, et surtout, faire confiance.
Continuons patiemment à rencontrer nos collègues médecins et infirmières dans une attitude dattention, découte et de confiance, comme celle dont nous entourons les femmes. Nous portons notre très ancienne profession, et cest avec les femmes et les autres professionnels de la santé que nous la mettrons au monde chaque jour.
La révélation de la force des femmes aux femmes elles-mêmes, aux hommes quelles aiment, et plus largement à la société en général, est au centre du travail le plus urgent et primordial qui est le nôtre en cette fin de millénaire: préserver pour nous tous humains, la conscience de la capacité quont les femmes de donner naissance.
Isabelle Brabant est sage-femme. Ce texte est constitué de larges extraits dune conférence quelle a prononcée lors du 1er congrès des sages-femmes francophones de la Conférence internationale des sages-femmes, tenu à Montpellier, en France.