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Sonia Lupien
(Traduction: Tania Elaine Schramek)
Marie a 6 ans. Ses parents se sont séparés l’an dernier mais demeurent en bons termes. Marie vit une semaine chez son père, et une semaine chez sa mère. Elle fréquente le service de garde de l’école cinq jours par semaine et chaque vendredi, elle quitte le service de garde de l’école avec son petit sac de voyage sous le bras, compte tenu que son «début de semaine de garde» chez papa ou maman a lieu tous les vendredis. De toute évidence, Marie est une enfant occupée et peut-être même un peu bousculée. Mais cela veut-il nécessairement dire que Marie est stressée?
Les parents de Marie ont vécu une séparation difficile mais après une médiation familiale, ils ont réussi à s’entendre et à demeurer en bons termes. La conciliation travail-famille n’est pas plus facile depuis qu’ils ont la garde partagée de Marie, car chacun d’eux met les bouchées doubles au travail lorsque Marie est chez l’autre parent. Chaque parent court encore autant, du travail à l’école pour aller chercher Marie, ou de la maison au travail pour reprendre le boulot qui est tellement en retard. De toute évidence, les parents de Marie sont très occupés et se sentent bien souvent bousculés par cette vie de fou. Mais cela veut-il nécessairement dire qu’ils sont stressés?
La plupart d’entre nous aurions tendance à répondre à cette question par l’affirmative, et cette réponse s’explique en majeure partie par l’idée que nous avons du stress. La majorité des gens voient le stress comme étant le résultat de la pression du temps. Nous serions donc stressés lorsque nous n’avons pas le temps de faire toutes les choses que nous voudrions faire dans un laps de temps donné, ou lorsque nous nous sentons pressés par le temps. Dans ce cas, Marie pourrait être une enfant stressée car elle est constamment pressée par le temps, courant de chez papa à maman, et se dépêchant tous les matins pour aller au service de garde de l’école. Les parents de Marie le seraient aussi, car ils courent constamment pour reprendre le temps perdu. Voilà pour le mythe. Qu’en est-il de la réalité?
Des recherches scientifiques effectuées depuis les 30 dernières années ont démontré que la définition du stress comme étant la pression du temps est erronée, et qu’elle peut mener à de fausses interprétations quant aux conditions pouvant mener au stress et par extension, aux façons de gérer le stress dans notre vie et celle de nos enfants. Les chercheurs ont découvert que la pression du temps n’est en fait qu’une conséquence du stress, et non une cause. En fait, pour qu’une situation soit stressante, elle doit comporter au moins l’une des trois conditions suivantes: elle doit être nouvelle, imprévisible et de manière plus importante, la personne doit avoir l’impression qu’elle n’a pas le contrôle sur la situation. Ainsi, la pression du temps n’est que la conséquence d’une perte de contrôle sur le temps, et ne définit pas le stress tel quel.
Nouveauté, imprévisibilité, menace à la personnalité et absence de contrôle sur une situation. Voilà la recette parfaite pour une situation stressante. Compte tenu de cette définition du stress, il est clair que les enfants sont plus vulnérables au stress que les adultes, puisqu’ils ne possèdent bien souvent pas la capacité de contrôler les situations dans le but de diminuer la nouveauté et l’imprévisibilité. La gestion du stress chez les enfants passera donc nécessairement par le contrôle que les parents pourront exercer sur les situations qui peuvent induire de la nouveauté, de l’imprévisibilité et/ou une perte de contrôle chez leur enfant. Plusieurs études ont démontré que lorsque les parents agissent de manière à diminuer la nouveauté et l’imprévisibilité chez leurs enfants, ils peuvent augmenter le sens du contrôle chez ce dernier, et par extension diminuer son stress.
Ce qu’il est important de comprendre ici, c’est que les mêmes composantes qui déterminent une situation stressante chez l’enfant joueront aussi chez le parent. Par contre, c’est l’origine de la nouveauté, de l’imprévisibilité et du manque de contrôle qui différera entre l’enfant et le parent. Ainsi, chez l’enfant, l’absence de contrôle peut avoir pour origine la première journée à la maternelle, tandis que chez le parent, l’absence de contrôle peut avoir pour origine une restructuration de la compagnie dans laquelle travaille ce parent. Un très bon exemple de situations stressantes est la menace de grève qui sévit parfois dans le système de garderie et dans le système scolaire. Cette menace de grève n’est certes pas nouvelle, mais elle est très certainement imprévisible et les parents n’ont aucun contrôle sur la situation. De plus, cette situation induit une autre composante, l’anticipation, qui agit directement sur le sentiment de stress. Comment les parents de Marie feront-ils pour concilier travail-famille-grève? Qui gardera Marie lors des jours de grève? Et qu’arrivera-t-il si tous les jours de grève tombent sur la «semaine» de papa ou maman?
Nouveauté, imprévisibilité, menace à la personnalité et pauvre sens du contrôle sont la recette parfaite pour une situation stressante. Dans ce cas, on comprend pourquoi les enfants peuvent être plus vulnérables au stress.
C’est une autre injustice! Il arrive parfois des situations comme celle-ci qui nous font anticiper un manque ou une perte de contrôle, qui peuvent induire une réponse de stress avant même que la situation nouvelle, imprévue et/ou incontrôlable ne survienne. Dans ces situations, le corps sécrétera les mêmes hormones de stress, qui nous donneront cette impression d’anxiété, de fourmillements des pensées et de battements de cœur.
Si les composantes qui induisent un stress sont les mêmes chez les enfants et leurs parents, il est clair qu’elles sont aussi les mêmes qui affecteront les gens célibataires. Pas besoin d’avoir des enfants pour faire face à des situations nouvelles et/ou imprévisibles et/ou incontrôlables! Encore ici, ce qui diffère entre les gens mariés et les gens célibataires, c’est l’origine des composantes du stress et non la réponse de stress. Chez les gens célibataires, l’imprévisibilité peut très bien être générée par des rencontres sociales ou le travail, tandis que chez la personne mariée, l’imprévisibilité peut être générée par un enfant difficile ou le travail. Ce qu’il ressort clairement des 30 dernières années d’études scientifiques, c’est que le stress est relatif et que l’origine du stress est différente pour chacun d’entre nous.
Lorsque les parents de Marie se sont séparés, ce fut par la force des choses une situation extrêmement stressante car elle était nouvelle, imprévue, et l’enfant avait sûrement l’impression de n’avoir aucun contrôle sur la situation. Toutefois, si les parents de Marie ont su établir une relation sans guerres de tranchées personnelles, s’ils ont graduellement exposé Marie au nouvel appartement de papa ou maman, et s’ils ont laissé une certaine latitude de décision à Marie quant à la fréquence des visites à l’un ou l’autre parent, ils ont contribué à diminuer cette réponse initiale de stress. Il est donc tout à fait possible qu’aujourd’hui, Marie ne soit pas une enfant stressée et qu’elle se développe aussi bien qu’un autre enfant n’ayant pas été bousculé par des événements familiaux.
Nous sommes des milliers de familles québécoises à amener nos enfants chaque matin au service de garde et à l’école, courant bien souvent pour ne pas être en retard au travail. Nous laissons nos enfants dans des endroits remplis de bruits et de cris pour ne les reprendre que 8 à 10 heures plus tard. Contribuons-nous encore une fois à stresser nos enfants? Des études récentes ont démontré que non, et que la clé du succès résidait dans les éducateurs/trices et professeurs/es qui s’occupent de nos enfants. On a découvert qu’une éducatrice ou professeure sensible et à l’écoute des besoins des enfants contribuait significativement à diminuer la sécrétion des hormones répondant au stress. Encore une fois, ce sont les comportements des adultes (éducateurs et professeurs dans ce cas) qui aident l’enfant à gérer la nouveauté, l’imprévisibilité, et à augmenter son sens du contrôle. Ce qui ressort de la majorité des études est que les parents et les éducateurs sont les acteurs les plus importants pour gérer le stress des enfants. Par contre, pour cela, eux-mêmes doivent être capables de gérer leur propre stress.
Quand vient le temps de discuter gestion du stress, beaucoup d’entre nous avons tendance à associer gestion de stress et relaxation. Encore ici toutefois, les recherches scientifiques nous donnent tort. Pour gérer le stress, cela ne prend pas nécessairement de la relaxation, cela prend de la résilience, c’est-à-dire la capacité d’avoir un plan B pour faire face à la situation qui a généré du stress. Or, pour établir un plan B, on doit prendre du temps pour penser et analyser la situation qui induit du stress. On doit se demander laquelle des quatre caractéristiques (nouveauté, imprévisibilité, menace à la personnalité et manque de contrôle) induit le stress qui nous dérange.
Est-ce que nous nous sentons stressé parce que Pierrette ne cesse de nous harceler pour que l’on termine tel travail, ou nous sentons-nous stressé parce que nous ne savons pas ce qui arrivera à notre mariage qui est chancelant depuis un an? Une fois que l’on détermine l’origine de notre stress, il est temps d’établir un plan B. Beaucoup de gens deviennent anxieux à l’idée même d’établir un plan B, comme si le seul fait d’établir un plan B nous obligeait à le mettre à exécution. Par contre, ce qu’il faut savoir ici est que la majorité des plans B ne voient jamais le jour et c’est bien parfait ainsi. C’est parfait car les plans B, réalisés ou non, sont très souvent l’exutoire parfait pour gérer le stress. Je vous mets au défi de tenter l’expérience suivante: La prochaine fois que vous vous sentirez stressé(e) par une situation, commencez d’abord à vous demander pourquoi vous vous sentez stressé(e) par cette situation. Est-ce parce qu’elle est nouvelle, imprévisible ou incontrôlable, ou est-ce qu’elle menace certains aspects de ma personnalité? Lorsque vous aurez trouvé l’origine, travaillez ensuite à trouver un plan B. «Mon travail me stresse car je ne sais jamais si la compagnie va fermer. Cette imprévisibilité est en train de me tuer à petits feux. Quel est le plan B? Trouver un autre travail. Ouf. OK. Que pourrais-je faire d’autre? Mmmh, rien. Ce n’est pas vrai! Je me souviens de Gérard le beau-frère qui m’a dit un jour que mon expérience en matériaux lourds serait un atout de taille pour cette agence gouvernementale, etc.». La prochaine fois que vous assisterez à une réunion du comité de gestion de votre compagnie et que vous sentirez grandir une réponse de stress à l’évocation d’une autre restructuration de la compagnie, évoquez votre plan B dans votre tête. Vous réaliserez alors que votre corps réagit moins fortement à la situation stressante. La raison est simple: En établissant un plan B, vous avez augmenté votre sentiment de contrôle sur la situation et vous en avez diminué l’imprévisibilité. Vous êtes donc devenu résilient à ce stresseur et ce, même si ce stresseur demeure présent.
En conclusion, nous ne pourrons jamais éliminer toutes les situations de la vie qui peuvent générer du stress à nos enfants ou à nous-mêmes, et c’est bien parfait ainsi car le stress est nécessaire à la vie. Par contre, ce qu’il faut savoir c’est que le stress est relatif. Sa présence dépend d’une multitude de facteurs provenant de l’environnement social ou familial. Toutefois, la seule chose qui ne change pas avec le stress, ce sont ses causes: la nouveauté, l’imprévisibilité, la personnalité, et l’absence de contrôle.
Travailler sur ces composantes, c’est assurer à soi-même et à sa famille une saine harmonie.
Ce texte a paru initialement dans le Mammouth Magazine (volume 1, 17 juin 2006)