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Le grand jeu de la mondialisation

Vie de famille

Parents : Documentation : Vie de famille : Le grand jeu de la mondialisation

Thérèse Jeunejean

Illustration : © 2001-2002 www.arttoday.com

Bientôt les fêtes et les cadeaux. Et les jouets par milliers dans… certains petits  souliers. En effet, tous les enfants du monde ne sont pas vraiment égaux devant le jouet!

Le budget jouets annuel moyen d'un enfant de l'Union européenne est évalué à 9 880 francs belges, en 2000 (1).

Autre réalité: un jouet sur deux vendus dans le monde est fabriqué en Chine, dans des conditions qui ne permettent pas aux ouvriers de les offrir à leur progéniture! 88,7 % des jouets importés par l'Union européenne viennent d'Asie et 65 % de Chine (2).

Au top, deux américaines
Si l'on examine le marché du jouet, la situation est claire: il est très largement dominé par deux multinationales américaines, Mattel et Hasbro. Loin derrière elles, on retrouve les japonaises Bandaï et Tomy.

Lego est l'unique entreprise européenne qui se situe encore dans le groupe de tête. D'autres européennes, Geobra Brandstäter (Playmobil!), Superjouet (Berchet, Charton, Clairbois, Favre) et Ideal Loisirs se classent dans les dix plus importantes multinationales, mais très loin derrière Américains et Japonais. Les entreprises du vieux continent sont généralement de taille modeste: 80% des fabricants de jeux et jouets de l'Union européenne emploient moins de cinquante personnes.

La production belge est dérisoire: seule réelle exception, l'usine Carta Mundi, à Turnhout, exporte ses cartes à jouer dans le monde entier. 

Face aux toutes grandes entreprises qui gagnent de plus en plus de parts de marché, les fabricants de taille moyenne ne tiennent pas le coup et disparaissent. Se maintiennent seulement des entreprises qui occupent des créneaux particuliers (comme Playmobil).

Vers l'internationalisation
Le temps de vie d'un jouet diminue drastiquement depuis des années. Par contre, tant les frais de recherche que de publicité augmentent partout, même si les proportions des uns et des autres diffèrent selon les marques.

Ainsi, en 2000, Mattel a dépensé 15 % de ses ventes pour la publicité (690 millions de dollars) et 12 autres % (540 millions de dollars) pour les royalties et frais de recherche. Chez Hasbro: 12 % des ventes ont été consacrées à la publicité et 17 % aux royalties et à la recherche (3).

Quant à la production proprement dite, l'impératif est manifeste: elle doit se réaliser  au moindre coût.

Dès les années 1970, pour lutter contre une concurrence internationale qui ne cesse de s'amplifier, commencent les fusions et, simultanément, les délocalisations. Mattel (dont le produit-phare est Barbie) rachète Matchbox, Spear (le scrabble!), View-Master, Fisher-Price, les poupées Corolle, Corgi, UNO… Hasbro réunit MB (le Monopoly, le Trivial pursuit), Parker, Playskool, Wizards of the coast…

Simultanément, les implantations à l'étranger vont bon train: si les produits sont de petite taille (donc si leur transport ne coûte pas énormément), s'ils exigent beaucoup de main d'œuvre, ils seront fabriqués dans des pays où cette dernière est bon marché, où les contraintes sociales sont minimales et les droits des travailleurs peu ou guère respectés.

La production automatisable (celle des jeux de société, par exemple) restera plus souvent en Amérique du Nord ou en Europe, de même que celle d'objets plus volumineux (comme les jouets d'imitation, style cuisinière, coiffeuse, magasin… ou les jouets d'extérieur).

En Union européenne, la production demeure davantage locale; vu le haut niveau d'automatisation exigé pour ses "briques" par exemple, Lego est produit à 100 % en Europe. 

Produire toujours moins cher
En 2002, Mattel a annoncé la suppression de son site américain au Kentucky: le coût horaire d'un travailleur américain est quinze fois supérieur à celui d'un chinois. Au chômeur du nord correspond alors un exploité du sud.

Mattel possède ses propres usines en Asie et y emploie 39 000 personnes. Hasbro, par contre, recourt surtout à la sous-traitance. Il emploie directement 8 000 personnes.

D'autres marques (auxquelles on ne pense peut-être pas à première vue lorsque l'on parle "marché du jouet"), comme Disney et McDonald's (jouets offerts avec les menus-enfants), et des distributeurs comme Toys "R" US ou Carrefour, qui n'achètent pas aux grandes marques, ont aussi recours à des sous-traitants.

Les sous-traitants sont nombreux (la Chine compte 1,2 million de travailleurs du jouet et, dans la seule province de Guandong, 4 000 usines de jouets). La concurrence entre eux s'avère impitoyable car, vu leur nombre, les multinationales ont tout pouvoir de négociation pour enlever des contrats de production au moindre coût. Si leurs conditions ne sont pas acceptées, elles peuvent rapidement passer commande à d'autres entreprises… Cette compétition effrénée provoque et explique des conditions de travail exécrables dans des pays où, soit la législation du travail n'existe pas, soit elle n'est pas réellement appliquée (4).

Les producteurs occidentaux, qui peuvent être respectueux des conditions de travail de leurs propres employés, ne prennent pas nécessairement leurs responsabilités  vis-à-vis des usines et des sous-traitants asiatiques. 

Les délocalisations, commencées dans les années 1970, se poursuivent donc. Les tigres d'Asie déménagent à leur tour leurs usines et des Coréens, par exemple, qui produisaient en Indonésie, s'en vont fabriquer leurs produits en Chine. La Chine, qui s'ouvre à l'économie de marché et a rejoint l'OMC, ferme des entreprises d'Etat qui mettent et mettront encore des millions d'ouvriers au chômage. Des millions de ruraux se retrouvent aussi sans travail. Donc ce pays "offre" une main-d'œuvre particulièrement bon marché, taillable et corvéable à merci puisque, simultanément, il ignore les abondantes et régulières violations de la législation du travail.

Du côté des magasins
Dans les années 1990, hyper et supermarchés emportent environ 50 % du marché du jouet: la vente de très grandes quantités leur confère un important pouvoir pour négocier leurs achats.

Ces distributeurs spécialisés (Toys "R" US…) ou généralistes (Carrefour…), actuellement incontournables sur le marché, négocient directement avec les producteurs indépendants, court-circuitant ainsi les grandes marques pour acheter en masse des jouets bon marché qu'ils importent d'Asie.

D'autre part, ils peuvent aussi signer des accords avec des entreprises du jouet pour une livraison exclusive d'une certaine quantité de produits, ainsi devenus inaccessibles pour d'autres détaillants.

En 1996, le n°1 de la vente de jouets en Belgique était le groupe GIB, suivi de près par Colruyt puis Maxitoys et Cora (5).

En Europe, le nombre de détaillants diminue fortement étant donné cette concurrence des grands magasins qui écrasent les prix. Christiaensen, par exemple, ne compte plus cinquante magasins aujourd'hui, alors qu'ils étaient encore septante à arborer cette enseigne il y a deux ans.

Tous perdants!
Avec l'évolution de la production du jouet, souligne une étude du Gresea (5), un savoir-faire et des emplois disparaissent dans les pays du Nord, un patrimoine industriel est perdu… Oserait-on dire que les pays du Sud "gagnent" des emplois, quand on constate combien ceux-ci sont super-exploités?! Et puis, produisant pour l'exportation, ces Etats du Sud perdent toute autonomie économique…

(1) Chiffres de l'International Council of Toy Industry.
(2) Alternatives économiques. Un milliard de petits jouets chinois. Novembre 2001.
(3) 90 % des jouets achetés par Carrefour sont directement importés de Chine.
(4) Nous en reparlerons dans un prochain Ligueur.
(5) Cache-cache dans le monde du jouet. 1996. FGTB et CRIOC.
(6) Gresea. La face cachée du jouet. Juillet 2002.

 Le Ligueur 43 du 13 novembre 2002

Ce texte est tiré de l’hebdomadaire, Le Ligueur, publié par La Ligue des familles de Belgique, no. 43, 13 novembre 2002.

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