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Le bon, le mauvais et l'exception : les hommes et la garde d'enfants

Service de garde

Parents : Documentation : Service de garde : Le bon, le mauvais et l'exception : les hommes et la garde d'enfants

Shaun Becker

Photo : © 2001-2003 www.arttoday.com

Ma position récente d’étudiant en éducation de la petite enfance (ÉPE) me donne un certain avantage dans le domaine. Au fil des stages pratiques sur le terrain, j’ai pu observer certaines des répercussions – bonnes ou mauvaises – de la présence d’intervenants masculins dans les garderies. Les membres d’un groupe de soutien et de réseautage constitué d’hommes, avec qui j’ai communiqué par l’entremise de la Manitoba Child Care Association (MCCA), m’ont éclairé sur certaines réalités – bonnes ou mauvaises – qui m’attendent au cours de ma carrière. En Amérique du Nord, les hommes représentent moins de 5 p.100 des intervenants en garderie. De nombreux chercheurs ont tenté de cerner pourquoi ce chiffre ne fluctue pas au fil des ans et de trouver les moyens de l’augmenter. Puisque je vois l’augmentation du nombre d’intervenants masculins dans les services pour l’avenir, je voudrais proposer des moyens à prendre pour accueillir et retenir nos collègues masculins.

Instantané
Depuis les années 40, des chercheurs se penchent sur la question de la participation des hommes à l’ÉPE. Brian Robinson cite Tubbs et Kaplan qui relèguent nettement la garde d’enfants au domaine des tâches réservées aux femmes. Dans les années 60 et 70, cette attitude a été quelque peu remise en question. Selon Robinson (page 54) «il est maintenant de bon ton, pour les hommes et les femmes de s’attaquer aux vieux stéréotypes, et on m’a accueilli à bras ouverts lorsque j’ai obtenu un poste d’intervenant dans une garderie en 1968».

Une grande partie de ces remous professionnels semblent résulter de l’intrusion des femmes dans des champs professionnels depuis toujours réservés aux hommes.  Reskin et Roos (cité dans Williams, 1992) «on pu énumérer 33 domaines professionnels dans lesquels la représentation des femmes s’est accrue de plus de neuf points de pourcentage entre 1970 et 1980 alors que l’intrusion des hommes dans les domaines réservés aux femmes n’était constatée que dans trois professions» (p.253).

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a eu, dans le champ de l’ÉPE, aucune augmentation de personnel masculin. En fait, il y en a eu une. Malheureusement, une grande partie de ces apports masculins a été neutralisée par «des années de publicité virulente sur les abus sexuels et la stagnation des salaires» au cours des années 80 (Neugebauer, P. 8).

Les deux études publiées par Robinson en 1979 abordaient la question des attitudes et des comportements stéréotypés selon les sexes et des traits de personnalité des intervenants masculins en garderie» (p. 555). Ces études examinaient les hypothèses selon lesquelles il était bon d’utiliser des hommes dans cette profession pour lutter contre la «féminisation» des jeunes enfants, et plus particulièrement des garçons. Robinson a découvert que «les hommes ne se comportaient pas différemment des femmes et qu’ils obtenaient les mêmes scores aux tests de personnalité» (P.558).

Les éducateurs – hommes et femmes – interrogés dans le cadre du sondage, préféraient rencontrer les comportements masculins chez les garçons (p. ex. succès, dominance, endurance, autonomie) et la coexistence de comportements masculins et féminins chez les filles (exemple de comportements féminins :  écoute et compassion, solidarité, déférence). Toutefois, Robinson a conclu que ces attitudes ne se traduisaient pas en acte et que les deux ensembles d’intervenants, hommes et femmes, renforçaient les comportements féminins au détriment des comportements masculins. Bref , les intervenants ne pratiquaient pas ce qu’ils prêchaient.

«Il ne faut pas transformer les garçons en filles ni l’inverse. Ce n’est pas ce qu’il faut faire. Il faut d’efforcer de leur donner le plus large éventail possible de pistes et accepter que tout être humain a des traits masculins et des traits féminins sans lesquels il ne serait pas complet» (P.24)

Le fait que les différences entre attitudes et les comportements des intervenants et des intervenantes pourraient bien n’être pas aussi marquées qu’on l’avait cru constitue une des plus importantes constatations chez Robinson. Au contraire, ces attitudes et comportements semblent davantage en harmonie qu’en contradiction. S’il en est vraiment ainsi, comment expliquer que les hommes ont tant de mal à demeurer en poste dans le secteur?

Faible rémunération
À notre première réunion portant sur la présence des hommes dans le réseau des garderies, nous avons tenté d’établir les motifs qui empêchent certains hommes de rester dans le domaine, et nous avons parlé de nos craintes. Selon les participants, le premier facteur de désistement est la rémunération. Il n’est pas réaliste de tenter de faire vivre une famille avec le salaire d’une intervenante en services de garde d’enfants, de telle sorte qu’un certain nombre sont retournés à des professions plus lucratives (p.ex., menuiserie), tout en exprimant le désir de rester dans le réseau. Cela confirme les conclusions de Robinson dans son étude de suivi, étude dans laquelle il a examiné le taux des départs naturels des intervenants et intervenantes ayant participé à ses études antérieures. Sur l’échantillon d’origine, 70p.100 des hommes avaient changé d’emploi et d’environnement en raison principalement de la faible rémunération. Par comparaison, seulement la moitié des femmes avaient quitté le domaine. Le faible niveau de rémunération a été cité par d’autres chercheurs comme Jensen et Neugebauer .

Parmi les autres obstacles notés par les chercheurs, on peut citer le sentiment d’isolement, et l’attitude des autres protagonistes tels que les parents, le personnel, la population étudiante en ÉPE et la société en général, par rapport à ce choix de carrière. Ces autres personnes consultées avaient tendance à considérer les hommes comme inférieurs à leurs collègues de sexe féminin, comme à la recherche d’une carrière ou en transition, dans l’attente de jours meilleurs.

La peur…omniprésente
La plupart des hommes participant à la réunion du groupe de soutien ont dit qu’ils vivaient dans la hantise d’être accusés de méfait ou d’agression. Un des professeurs du programme d’ÉPE a déclaré à Cohen que «c’est le nouveau motif invoqué pour éviter la présence des hommes en ÉPE. Auparavant, c’était la peur de l’homosexualité» (par.8). Au cours de ma jeune carrière, j’ai assisté à deux incidents à l’occasions desquels la directrice a laissé entendre qu’il fallait protéger les intervenants contre les allégations de violence envers des enfants. La volonté d’assurer cette protection ressort de manière implicite ou explicite des politiques de dotation en vigueur (p. ex., les membres du personnel masculin doivent toujours être accompagnés d’une femme lorsqu’ils travaillent avec les enfants). Bien que je respecte la volonté de ces directrices de répondre aux préoccupations des membres du personnel et des parents qui craignent d’exposer les enfants à des comportements violents, ce genre de règles ne contribue nullement à éliminer les idées préconçues voulant qu’il faut se méfier des hommes et ne jamais leur confier d’enfants sans témoin.

À mes yeux, l’étude exploratoire menée par Kathleen Faller est extrêmement intéressante. Elle a étudié les victimes et les auteurs de 48 cas d’agression sexuelle perpétrée dans des garderies accréditées et non accréditées et dans des services de garde familiale. «Dans 50 p.100 des cas d’agression par plus d’un délinquant, au moins un employé mâle était impliqué avec une ou plusieurs femmes» (p.287). Dans les cas d’agresseur unique, 47.9 p.100 des délinquants étaient des hommes. Néanmoins, la plupart (20 sur 23), n’étaient pas des intervenants, mais des hommes assumant un rôle périphérique dans la garderie :  bénévole, concierge, mari, fils, petit ami ou ami des intervenantes.

Faller, dans ses conclusions préliminaires, laisse entendre que les hommes qui font carrière dans le domaine de la garde d’enfants ne représentent pas une grande menace pour les enfants. Bien qu’il s’agisse d’une étude préliminaire, Kathleen Faller précise que la plupart de ses conclusions sont compatibles avec celles de Finkelhor et coll. (1987), lesquels ont mené un sondage téléphonique national sur les abus sexuels en garderie auprès d’un échantillon de plus grande taille sélectionné de manière systématique (p.285). Ces données peuvent nous aider à modifier nos perceptions sur l’identité des agresseurs sexuels dans les garderies et les services de garde en milieu familial.

Changement d’attitude
La connaissance des obstacles à la participation des hommes dans le domaine de la garde d’enfants est la première étape sur la voie du changement. Mais le véritable changement commence en soi-même. Comme Neugebauer a écrit : « Nous avons tous tendance à nous voir comme des gens ouverts et accueillants. Mais si vous, à titre de directrice ou d’intervenante, croyez que les hommes ne sont pas généreux par nature ou qu’ils sont plus susceptibles de devenir des agresseurs que les femmes, les efforts que vous ferez pour employer des hommes - ou les accepter comme pairs - seront mitigés.» Les membres du personnel qui reconnaissent leurs propres attitudes envers un intervenant de sexe masculin peuvent travailler de concert à créer un environnement sain et positif où les deux sexes se sentent accueillis. Bon nombre des hommes faisant partie du groupe de réseautage et de soutien ont le sentiment d’avoir fait partie de l’équipe de leur garderie – un bon indice de la disparition possible de la présence purement symbolique des hommes et de leur impression d’isolement signalées par les chercheurs. Le fait que les intervenants se soucient des préoccupations des parents par rapport à la présence de personnel masculin à la garderie témoigne également d’une attitude positive.

Politiques favorables à l’inclusion de personnes des deux sexes
Si vous faites partie d’une équipe qui a encore des réticences envers l’attribution de rôles  « féminins » aux hommes – par exemple, changer les enfants, les accompagner à la salle de bain ou dans la salle réservée à la sieste – vous devriez élaborer des politiques favorables à l’inclusion des deux sexes afin d’aider vos collègues masculins à ne pas se sentir rejetés. Par exemple, exigez qu’il y ait toujours deux personnes dans la salle réservée à la sieste, hommes ou femmes, et assurez une rotation des équipes et des tâches. Le fait d’avoir deux personnes dans une salle assure la sécurité du personnel et la rotation empêche la formation d’équipes d’agresseurs.

L’adoption de politiques favorables à l’inclusion des deux sexes peut également entraîner le partage de toutes les responsabilités, notamment l’affectation d’hommes et de femmes à des tâches telles que les réparations mineures à effectuer à la garderie. L’adoption de ces mesures pourrait aider les garderies à recruter et à garder des intervenants de sexe masculin. En outre, Neugebauer précise que « dans une garderie, il est plus beaucoup plus facile de convaincre un homme à travailler comme intervenant quand il n’est pas le premier » (p. 8 ).

Recrutement d’une masse critique
Quoiqu’il en soit, ces initiatives ne peuvent pas tout résoudre. L’augmentation du nombre d’hommes ayant une formation en service de garde peut entraîner des changement plus permanents. « L’atteinte d’une masse critique – la proportion du groupe sous-représenté susceptible de garantir des changements permanents dans un milieu de travail où règne une ségrégation en fonction des sexes  » (Jensen, p. 21) – se situe généralement aux alentours de 20 p.100. Les récentes estimations, qui sont de moins de 5 p.100 en sont loin.

Partout dans le monde, des campagnes de recrutement ont été organisées pour augmenter cette proportion. Dans le comté de Viburg au Danemark, un projet conjoint a été mis sur pied par le bureau de l’emploi, un collège professionnel et deux syndicats (Jensen). Cette campagne, intitulée «les enfants ont aussi besoin des hommes », a utilisé les médias, des brochures et des affiches et fait appel aux 32 collèges du Danemark pour recruter des hommes de manière active. Dès l’été de l’année 1995, un contingent d’hommes représentant 20 p.100 des intervenants en garderie étaient inscrits à un programme de formation en ÉPE.

Une  campagne similaire lancée au Canada pour attirer l’attention des étudiants sur cette carrière pourrait contribuer au recrutement dans le domaine de l’ÉPE – pas seulement des hommes, mais des femmes. La garde d’enfants est une carrière viable et passionnante. Les campagnes qui sont axées sur les forces, la croissance et l’avenir de ce secteur d’activités contribueront à faire accepter l’idée que la garde d’enfants est une profession digne de ce nom.

Une surveillante de Gothenburg, en Suède, résume bien les enjeux de la présence d’intervenants de sexe masculin : « Quand on décrit notre garderie, c’est la présence des hommes qui attire le plus l’attention. Pourtant les femmes sont tout aussi importantes. C’est grâce aux relations entre le personnel masculin et féminin qu’on aboutit à des résultats intéressants (p. 4). »

Groupe de soutien
Notre groupe de soutien et de réseautage sur la présence des hommes en milieu de garde s’est réuni à plusieurs reprises depuis sa mise sur pied. Lors d’une de nos dernières réunions, nous avons tenté d’établir les mesures à prendre pour promouvoir le rôle des intervenants. Quelques-uns d’entre nous ont offert de prendre la parole à des colloques sur les carrières; d’autres ont offert leurs services à titre de porte-parole à des colloques sur les carrières; d’autres ont offert leurs services à titre de porte-parole de la MCCA à l’occasion de divers événements médiatiques. En outre, une liste téléphonique a été dressée pour que les personnes concernées puissent rester en communication. Grâce à une campagne de sensibilisation ayant pour cible les particuliers et les organismes (p. ex., la MCCA, la FCSGE), nous espérons faire admettre que les hommes peuvent avoir une influences positive sur les familles, ainsi que sur les collectivités et les garderies au sein desquelles nous intervenons et faire comprendre en outre que la garde d’enfants est une carrière valable pour les hommes.

Comme  Brody l’a laissé entendre :  « Les jeunes enfants ont sans doute besoin de relations suivies et chaleureuses avec des représentants des deux sexes pour acquérir une identité sexuelle solide, (et) faire l’expérience d’une gamme de comportements faisant appel à des rôles sexuels variés. » (p.33). Accueillir les membres  des deux sexes dans un environnement de travail positif et dynamique sera avantageux pour tous, qu’il s’agisse des enfants, des parents ou du personnel. En remettant en question les mythes entourant la présence d’intervenants, nous pouvons toutes et tous nous faire les ambassadeurs du changement en acceptant le bien-fondé du choix que font les hommes qui s’engagent dans cette carrière.

Shan Becker vient de terminer avec succès le programme Developmental Studies Stream C à l’Université de Winnipeg. Vous pouvez lui communiquer vos questions et vos commentaires à l’adresse pokey_ b_ca@yahoo.com

Cet article a d'abord été publié dans Interaction, la publication de la Fédération canadienne des services de garde à l'enfance à l'hiver 2001 (vol. 14 no 4)


Article – Dernière mise à jour le 7/27/2004

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