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Geneviève Lemieux, orthophoniste
Lorsque lenfant fait son entrée à lécole à lâge de 5 ans, il aborde un monde où le langage joue un rôle prédominant. La maîtrise de cet outil laidera grandement à cheminer dans ce nouvel environnement. En classe de maternelle, lenfant écoutera des histoires, exécutera des consignes, apprendra des chansons, inventera des scénarios, échangera avec ses pairs pour réaliser un projet commun ou pour régler des conflits et commencera à se familiariser avec lunivers de lécrit, en apprenant les lettres de lalphabet par exemple.
On sattend généralement à ce quau moment de lentrée en maternelle, lenfant maîtrise suffisamment le langage afin de répondre à toutes les attentes énumérées ci-dessus. Pour ce faire, lenfant doit pouvoir comprendre une variété de messages et sexprimer de façon intelligible, cest-à-dire que les énoncés quil émet doivent être facilement compris par tous les interlocuteurs auxquels il sadresse. Certaines erreurs de prononciation peuvent encore subsister, mais elles ne nuisent pas à la clarté du message.
Lenfant doit également pouvoir produire des phrases complètes et complexes de façon à pouvoir expliquer, argumenter ou raconter de façon efficace. Son vocabulaire doit être précis et varié et doit inclure une variété de concepts, comme ceux de lieu, de temps ou de quantité, afin de pouvoir bien comprendre les consignes qui lui sont données. Il doit aussi avoir développé de bonnes habiletés découte et comprendre que les messages adressés au groupe le visent également. Lenfant qui aura fréquenté la garderie aura vécu certaines expériences mettant en jeu ces habiletés, mais le nombre beaucoup plus important denfants par classe à la maternelle (vingt enfants pour un enseignant) entraîne des contraintes importantes à ce niveau.
Le langage de lécole diffère en plusieurs points de celui plus familier de la maison ou même de la garderie. Comme nous lavons vu précédemment dans le cas du jeune enfant, la compréhension du langage débute en sappuyant très fortement sur le contexte. Plus lenfant développe ses habiletés langagières, plus il lui sera facile de saisir des messages uniquement linguistiques où le contexte ne joue que très peu de rôle. Cest ce qui arrive souvent à la maternelle, mais encore davantage lors des cycles scolaires subséquents.
Prenons par exemple la routine de la collation. À la maison, cette activité peut souvent se dérouler sans un échange verbal soutenu. Lenfant dira quil a faim, le parent lui offrira quelque chose à manger et lenfant retournera à son activité en apportant la collation, ou alors ira sasseoir à lendroit prévu à cette fin. En classe de maternelle, quand arrive lheure de la collation, lenseignante émet habituellement une série de consignes afin de gérer cette activité, comme: «Bon, les amis, rangez vos crayons dans votre étui. Mettez votre étui et votre cahier dans votre casier. Ensuite vous irez chercher votre boîte à lunch et vous vous assoirez à votre place. Noubliez pas daller vous laver les mains avant de manger et dessuyer votre table après.». Lors des premières semaines de septembre, ce message pourra lui apparaître un peu déroutant. Pourquoi? Parce que lenfant ne connaît pas encore le contexte entourant cette activité. Il ne sait pas à quoi sattendre et ne peut se fier quaux explications de lenseignante pour comprendre ce quil doit faire.
Lenfant qui présente de bonnes compétences langagières peut donc sappuyer sur ces dernières pour réaliser les tâches que lon attend de lui à lécole, puisque la plupart du temps, les activités sont dabord présentées de façon orale. Le soutien visuel ou gestuel (démonstration) facilitera beaucoup la compréhension chez les enfants de cet âge, surtout quand la tâche à réaliser est longue (plusieurs étapes), complexe ou nouvelle.
On sattend aussi à ce quun enfant de maternelle présente de bonnes habiletés de communication et quil puisse exprimer une variété de contenus au moyen du langage. Il doit être capable dexpliquer un événement de façon claire, cest-à-dire en respectant la séquence, en donnant suffisamment de détails (mais pas trop), en utilisant des termes précis et en tenant compte des connaissances de son interlocuteur ou même de son public. Cette habileté sera sollicitée entre autres à la période de la causerie quand les enfants sont invités à raconter leur fin de semaine ou à présenter un objet, mais également dans une variété de situations quotidiennes (petit bobo, objet égaré, conflit avec un pair) où de bonnes habiletés de langage et de communication peuvent parfois prévenir de petits drames
La capacité dargumenter permet à lenfant dexercer ses habiletés au plan de la négociation, habileté essentielle à la survie en société sil en est une À cinq ans, lenfant nen est quà ses premières armes en ce domaine (cest un très long apprentissage et souvent, la participation dun médiateur adulte savérera nécessaire), mais il doit tout de même pouvoir minimalement défendre son point de vue, même si cest de façon maladroite (Cest pas moi!). Au plan linguistique, la capacité dargumenter exige la maîtrise de formes linguistiques complexes, comme la référence pronominale (cest lui, cest eux, cest pas nous!), la causalité (cest parce que ) ou la conséquence (là si ça continue ). Lenfant malhabile au plan du langage est à risque de vivre plus de frustrations lors de telles situations et de navoir pour recours que lagir (bang!) pour régler les situations conflictuelles.
Une autre des habiletés langagières fréquemment sollicitée en classe de maternelle est la capacité de raconter. Cette habileté se développe entre autres au contact des livres et des histoires, lesquelles sont habituellement bâties autour dun schéma narratif précis. La première partie du récit est la mise en contexte. Cest le moment où lon présente les principaux personnages, le lieu et le moment de laction ainsi que la situation de départ. Par exemple, le petit chaperon rouge qui veut apporter des galettes et un petit pot de beurre à sa grand-mère. Un événement déclencheur (la rencontre du loup) vient modifier lintention de départ; par la suite, lhistoire se déroule en fonction des diverses réactions des personnages, pour enfin se conclure sur une résolution, heureuse ou malheureuse, de la situation. Lenfant qui est familier avec la structure du récit parviendra plus facilement à anticiper le déroulement dune histoire, ce qui lui conférera un avantage certain lorsquil abordera la lecture, puis lécriture de textes narratifs. Bien avant lenseignement formel du langage écrit qui débutera en 1re année, le développement des habiletés narratives à lâge préscolaire jette les bases essentielles à cet apprentissage et est donc à encourager fortement.
Un autre aspect du langage qui émerge de façon significative à lâge préscolaire est la capacité de réfléchir sur le langage, ou la compétence métalinguistique. Celle-ci survient lorsque lenfant parvient à se détacher du sens attaché à un mot pour réfléchir sur sa forme. Un exemple classique est celui de lenfant qui déclare quun train est un mot long parce quil a beaucoup de wagons. Manifestement, cet enfant narrive pas encore à laisser de côté le sens du mot lorsquil fait cette réflexion. Cependant, lenfant qui dira que locomotive est un mot long parce quil a beaucoup de lettres témoigne dun bon éveil métalinguistique.
Les habiletés de conscience linguistiques qui apparaissent les plus intimement liées à lapprentissage de la lecture et de lécriture sont celles liées à la conscience du son, soit la conscience phonologique (du grec phono = son). Trouver un mot qui commence par la même lettre que son prénom, remarquer que deux mots riment, faire des jeux de mots en se basant sur des consonances semblables sont autant de manifestations des habiletés phonologiques. Ces activités font partie prenante des activités de la maternelle et devraient également être encouragées à la maison. Je me souviens que lorsque nous étions petits, mon père samusait à changer des mots dans nos chansons préférées en se basant sur des syllabes semblables, ce qui nous faisait bien rire tout en éveillant chez nous cette conscience du langage qui nous fut subséquemment un atout très précieux.
Pourquoi mettre tant demphase sur la conscience phonologique? Parce que notre langue sécrit selon un système alphabétique, contrairement au chinois (un mot = un symbole) ou au japonais moderne (système syllabique). Et lunité de base dun système alphabétique, cest le son. Être capable de découper un mot en sons savère donc essentiel (mais pas suffisant, du moins dans notre système imparfait basé sur un alphabet hérité des Romains) à lapprentissage du code écrit dune langue comme le français. Lenfant qui comprend que le mot escalier ne commence pas par la lettre S mais bien par le son [è] aura déjà une longueur davance quand arrivera le temps dapprendre à lire ou à écrire, tout comme celui qui, réalisant que mouton rime avec savon, pourra plus facilement identifier la ressemblance écrite de la fin de ces deux mots.
Enfin, devrait-on sinquiéter si un enfant de maternelle inverse des lettres, écrit de droite à gauche ou omet des lettres lorsquil copie des mots? Pas du tout. Ces comportements font partie du développement normal des habiletés décriture, tout comme on ne sattend pas à ce quun enfant de deux ans puisse répéter anticonstitutionnellement sans se tromper. Cest en développant de bonnes habiletés langagières, en sintéressant aux livres et aux histoires et en manifestant un éveil au plan de la conscience phonologique que lenfant nous signale quil est en train de se constituer des bases solides en vue de lapprentissage de la lecture et de lécriture, et cest davantage sur ces aspects quil convient de le stimuler afin de le préparer à affronter ce beau défi.
Pour en connaître davantage sur notre collègue.