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La garde d'enfants dans une perspective intergénérationnelle

Service de garde

Parents : Documentation : Service de garde : La garde d'enfants dans une perspective intergénérationnelle

Mel Shipman

Photo : © 2001-2002 www.arttoday.com

«Une société pour tous les âges» - l’idée force de la célébration de l’Année internationale des personnes âgées (1999) – s’éloigne de façon assez radicale des thèmes habituellement associés aux manifestations qui rendent hommage à la vie et à la contribution des aînés et qui se penchent sur leurs besoins. Ces fêtes ont eut tendance, dans le passé, à s’attacher à des modes de vie propres aux aînés et à des enjeux sociaux et préoccupations qui portent exclusivement sur leur propre bien-être. L’adoption de la devise «Une société pour tous les âges» par les organisateurs de l’Année internationale des personnes âgées est, par conséquent, un changement fort apprécié. Cette évolution ouvre la voie à une collaboration intergénérationnelle et à une appréciation plus rigoureuse des moyens que peuvent choisir les jeunes et les aînés pour s’entraider. Cela représente une merveilleuse occasion pour les spécialistes de l’Éducation de la petite enfance d’étendre leurs services à une collectivités des aînés en pleine croissance. Voici quatre motifs expliquant pourquoi les aînés devraient accepter et relever ce défi.

Les besoins des enfants

Le lien entre la théorie du développement de l’enfant et les retombées positives qui peuvent naître de la participation d’aînés attentifs à la vie des jeunes enfants est décrit de façon claire et compréhensible par Marsha Crites( 1989). S’appuyant sur les travaux de Jean Piaget, de Margaret Mead et d’Erik Erikson et intégrant leurs théories aux impératifs de la vie familiale moderne, Crites milite en faveur de programmes intergénérationnels qui peuvent répondre à «l’expérience d’isolement social que vivent les enfants d’aujourd’hui, victimes des changements démographiques, économiques et sociaux que nous connaissons».

Ces changements, selon Crites, ont créé un mode de vie dans le cadre duquel un nombre croissant d’enfants grandissent dans des familles nucléaires mobiles; ainsi, près de la moitié des enfants nés aux Etats-Unis dans les années 80 «passeront une partie de leur vie dans un environnement monoparental». Les enfants, selon elle, sont également moins susceptibles de vire à proximité de leurs grands-parents ou d’autres membres de la parenté et, étant donné la vie active de la plupart des mères, «un nombre plus restreint d’adultes sont disponibles pour prendre soin des enfants et pour leur offrir le genre d’activités qui favorisent leur développement».

Le défi qui consiste à assurer le développement de l’enfant dans un milieu social constitué de micro-systèmes familiaux vides est très difficile à relever, reconnaît Crites, particulièrement si on compare ce milieu à celui de ménages où les enfants grandissent «parmi un ensemble diversifié de groupes d’âge, de générations et d’antécédents culturels». Dans ce genre d’environnement, les enfants bénéficient «d’un développement exceptionnel et d’occasions de croissance sociale particulières».

L’analyse de Crites et sa proposition de mobiliser les énergies de la collectivité, particulièrement celles des aînés, au nom de jeunes familles dans le besoin fait écho à ceux d’entre nous qui ont pu constater de première main les avantages des programmes intergénérationnels. Sous de nombreux angles, de tels programmes remplacent, par l’entremise de relations de substitution organisées, la famille élargie et les systèmes de soutien du voisinage qui étaient la norme sociale dans la plupart des collectivités américaines et canadiennes d’avant la Deuxième Guerre mondiale.

Nous savons tous que les bébés ont besoin de stimulations sensorielles et d’occasions d’interagir avec les objets et les gens, ainsi que d’un renforcement verbal et physique positif. Nous savons que dans leurs années préscolaires,, les enfants ont besoin de jeux actifs et de possibilités de croissance qu’ils découvrent par l’entremise de l’accomplissement de petites tâches telles que s’habiller, se brosser les dents, dessiner, aller à tricycle ou construire des structures simples à partir de blocs ou de pâte à modeler. Les aînés peuvent être d’excellents prestataires de services de soutien, soit à domicile ou dans des garderies. Ils peuvent fournir le giron, les étreintes, les stimulations et la tendresse susceptibles de changer la vie de milliers de bébés et d’enfants d’âge préscolaire bénéficiant du réseau de garderies. En outre, les avantages qu’en retirent les jeunes et les aînés sont réciproques. Cette relation réciproque est clairement décrite par Barbara Bryson (1991), ancienne collaboratrice des programmes intergénérationnels de Day Care Connection à Toronto:

[traduction] Un de nos buts majeurs… est de créer une collectivité attentive et généreuse, au sein de laquelle les deux générations peuvent s’entraider. Les aînés qui ont participé se sentent valorisés comme membres actifs de la société. Les enfants, à leur tour, trouvent que le contact avec leurs grands-parents adoptifs enrichit leur vie et leur font découvrir des relations que beaucoup d’entre eux n’ont pas dans leur propre cercle familial.

Crites, Bryson et d’autres membres de la communauté des programmes intergénérationnels semblent partager l’idée de Clinton selon laquelle «ça prend un village pour élever un enfant».

La perspective de l’aîné

Avant de s’aventurer à mobiliser la collectivité des gens âgés, les intervenantes en garderie feraient bien d’envisager la question intergénérationnelle du point de vue des aînés. Un article publié par Reville (1989) poru accompagner un exposé de Crites sur les besoins développementaux de l’enfant servira de texte de référence pour une analyse similaire des besoins psychosociaux des aînés.

S’appuyant sur l’ouvrage Butler et Lewis (1973), Reville déclare qu’il est essentiel «que l’aîné ait un contact avec le plus jeune pour rester sain d’esprit». Elle cite cinq caractéristiques des personnes âgées liées aux soins et au soutien et, dans chaque cas, fournit des exemples de programmes intergénérationnels qui, grâce à ces contacts interactifs entre les jeunes et les aînés, contribuent de manière positive à la santé des personnes de l’âge d’or. J’ai pris le liberté de substituer des exemples de programmes canadiens aux références américaines que contient le texte de Reville.

1.La fonction d’«aîné»
Reville fait remarquer qu’«il est important pour l’estime de soi d’une personne âgée qu’elle soit reconnue comme telle par les jeunes et que son expérience de vie soit perçue comme intéressante et précieuse». La Volunteer Gradparent Society of British Columbia et la Family Service Association of Metropolitain Toronto dirigent chacune des programmes intergénérationnels qui sont d’excellents exemples du genre de conseils et de soins que peuvent offrir nos aînés. Dans chaque cas, ces organismes recrutent des grands-parents de substitution qui entretiennent des relations avec de jeunes familles où les grands-parents sont absents. Au fil du temps, bon nombre de ces liens de substitution revêtent l’ensemble des caractéristiques des relations familiales traditionnelles, et, dans certains cas, se poursuivent jusqu’à l’adolescences, voire au-delà. Les entrevues avec ces grands-parents bénévoles entraînent invariablement des témoignages où il est question de réalisation de soi, d’un changement de vie et d’un enrichissement dû au rehaussement de l’estime de soi et à la joie d’aider les enfants et les jeunes parents dans le besoin.

2. Modification de la perception du temps.
Reville laisse entendre que «les aînés ont tendance à développer un sens de l’«immédiateté», à vivre le moment présent». Les choses les plus élémentaires de la vie telles que «les enfants, les plantes, la nature, le toucher, les gestes touchants, autant physiques qu’affectifs, les couleurs et les formes» revêtent une importance plus grande pour les personnes âgées. Existe-t-il un endroit qui, mieux qu’un centre de garde d’enfants intergénérationnel, demande Reville, peut permettre aux aînés de jouir de la perception sensorielle et de la joie que procurent les choses élémentaires de la vie? On peut répondre par l’affirmative à la question de Reville si on en croit une vidéo produite par Day Care Connection à Toronto. Je recommande à toutes les professionnelles en ÉPE de profiter de cette magnifique illustration visuelle de la joie et de l’affection mutuelle qui jaillit de l’interaction entre les enfants et les aînés. Particulièrement digne de mention, dans le contexte des observations de Reville sur la question de l’immédiateté dans la vie des gens âgés, sont les commentaires des aînés eux-mêmes. Chacune de leurs remarques est un témoignage vivant de la qualité fondamentalement positive de leur expérience.

3. Perception du cycle de la vie.
Les aînés, dit Reville, «peuvent ressentir quelques chose qui échappe aux jeunes enfants: ils ont une vision personnelle du cycle complet de la vie». Ils ont également «une capacité de parler de manière synthétique de leur propre époque et de leur propre vie et de disserter à ce propos». Pour illustrer comment ces attributs peuvent s’exprimer d’un point de vue intergénérationnel, je décrirai un projet auquel a participé une classe d’anglais de douzième année et un groupe de résidants d’un foyer pour personnes âgées. Le projet avait pour but de recueillir et de publier l’histoire des résidants et, dans le cadre de ce processus, de fournir aux élèves l’occasion de peaufiner et d’améliorer leurs habiletés d’entrevue et d’écriture et de tirer des enseignements des biographies de leurs aînés. J’étais présente à la cérémonie de clôture au cours de laquelle chaque élève a présenté son partenaire senior avec une exemplaire relié et illustré de sa biographie. Quel moment chargé d’émotions! Il y a eu des étreintes et des larmes et, dans la cacophonie des échanges, on trouvait une intensité et une qualité chaleureuse reflétant les amitiés et les liens qui s’étaient tissés pendant les quatre mois de contacts et d’entretiens ininterrompus. La richesse de ce genre de projet a été captée quelques années plus tard par Radio-Canada à Winnipeg. Ce serait extraordinaire si la Fédération canadienne des services de garde à l’enfance encourageait ses membres à appliquer ce modèle aux garderies où les aînés pourraient confier aux enfants des anecdotes du temps jadis. Dans la vidéo Here we are together, on peut voir une aînée en train de servir du thé à un groupe de jeuens enfants de quatre ans. Elle leur dit combien elle est ravie, combien elle a aimé ces mêmes contacts qu’elle a eus avec sa propre grand-mère et elle leur montre sa collection de poupées qui date du temps où elle était une petite fille de leur âge. Les enfants sont émerveillés.

4. Créativité, curiosité et surprise
Ces qualités, selon Reville, ne déclinent pas inévitablement avec l’âge. Lorsque des gens âgés continuent à faire preuve de curiosité, de créativité et d’une capacité d’être encore surpris, dit Reville, ils deviennent très attrayants pour les jeunes qui les décrivent comme des personnes vivantes, pétillantes, pleines de vie, alertes, éveillées et savoureuses. Une merveilleuse illustration de ces trois qualités, et de la réaction des élèves envers les aînés qui les possèdent, ressort d’une vidéo produite par La Generation Connection Society de Vancouver en Colombie-Britannique. L’accent, dans cette vidéo, est mis sur un ensemble d’interactions entre un groupe d’élèves de l’école secondaire et un groupe d’aînés membre d’un ensemble musical. Au début, les élèves sont sceptiques et même hostiles mais, avant que la première rencontre se termine, les perceptions , les attitudes et les relations ont déjà commencé à changer. Les élèves deviennent enchantés par la vivacité, l’objectivité et le talent dont font preuve ces aînés et, dès la troisième séance, des relations bilatérales commencent à se développer et des échanges personnels et intimes fascinants commencent à se produite.

5. Sens de l’accompagnement.
Citant Butler et Lewis, Reville prétend qu’un sentiment de gratitude envers la vie est beaucoup plus fréquemment répandu qu’on ne le croit. En outre, poursuit-elle, la vie de quelqu’un ne doit pas être une «réussite» socialement reconnue pour apporter satisfaction et sérénité. Ces effets «peuvent venir du sentiment d’avoir fait de son mieux, d’avoir relevé un défi et aplani une difficulté et parfois tout simplement d’avoir survécu dans des circonstances terriblement difficiles». Au fil des ans, j’ai rencontré nombre de personnes âgées dont les itinéraires de vie ont été semés d’écueils, mais qui en sont sorties et sont devenues confiantes, attentives et entières. Dans la vidéo intitulé Between the Years, on peut rencontrer deux de ces personnes merveilleuses qui se sont portées volontaires dans le cadre du Toronto Intergenerational Partnerships. On peut voir l’une d’entre elles dans une salle de classe en train de travailler avec des enfants d’immigrants; l’autre parraine une jeune personne endifficulté dans un milieu marqué par la pauvreté. Ces deux personnes âgées illustrent à quoi ressemble, sleon les termes utilisés par Reville, un être humain complet à la fin de sa vie.

Mel Shipman est directeur émérite de Générations Unies Ontario et, jusqu’à ce qu’il ait pris sa retraite en juin 1998, il était directeur exécutif fondateur de cet organisme. Ingénieur agréé de McGill (1946), il est retourné aux études au milieu de la cinquantaine pour obtenir un doctorat en éducation de l’Université de Toronto (1984). Ancien homme d’affaires, boursier, éducateur et activiste communautaire, sa dernière affectation a consisté à mettre sur pied une unité de recherche sur les programmes intergénérationnels.

Cet article a d’abord été publié dans Interaction, la publication de la Fédération canadienne des services de garde à l’enfance à l’été 1999.

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