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Sarah Uffelmann
Nous, éducatrices de la petite enfance, savons bien que la santé émotive des enfants ne se réalise pas comme n'importe quelle autre étape de la vie. On ne peut la comparer ni au premier pas, ni au premier mot, car c'est un processus qui commence au tout début de la vie et qui se poursuit pendant les premières années et bien plus tard encore. Les ingrédients nécessaires pour y parvenir sont: un bon concept de soi et une bonne estime de soi; l'aptitude d'exprimer et de gérer ses sentiments; le don de l'interaction empathique; et la capacité de négocier et de résoudre des problèmes. De toute évidence, ces aptitudes ne sont pas statiques. En tant qu'adultes, il nous arrive d'éprouver des difficultés dans l'un ou l'autre de ces domaines, selon les obstacles et les défis que nous avons à surmonter dans notre vie. Or, il en va de même pour les enfants, dont le stress imposé sur les ressources émotives peut être causé par les circonstances de la vie et se mesurer en fonction de leur maturité émotive.
Mais quel rapport y a-t-il entre l'attachement et le sain développement émotif des enfants?
L'attachement naît des interactions réciproques entre un enfant et l'intervenante principale, que ce soit un parent ou n'importe quel autre intervenant à long terme. Un enfant qui voit qu'une ou des personnes lui apportent une «base sécuritaire» est capable d'explorer son monde en confiance et en sachant qu'il est protégé de tout ce qui peut être dangereux (Leiberman, 1991). Les interactions qu'il vit avec les personnes de confiance sont relativement homogènes, réconfortantes et prévisibles à la longue. De ces relations, l'enfant apprend: «On me comprend et je suis en sécurité». Les enfants qui établissent un attachement solide avec leurs intervenantes dès le plus jeune âge font preuve de meilleures compétences sociales et exploratoires que les enfants dont le lien n'est pas aussi riche.
Que se passe-t-il lorsque ces interactions positives permanentes font défaut à long terme? Le sens de maîtrise de la situation s'en trouve nettement diminué chez l'enfant. S'il apprend que ses besoins ne sont pas satisfaits, ce dernier a l'impression de n'avoir aucun impact sur le monde. Tout ce qui l'entoure devient donc imprévisible et désordonné, et ce sont ces valeurs qui l'inspireront dans son comportement. Il lui sera difficile de découvrir ses propres sentiments puisque personne ne les lui aura fait comprendre. L'étape de la compréhension des sentiments d'autrui représentera alors une tâche monumentale. Son concept de soi en souffrira également, car il aura appris que «personne ne l'écoute» et il en aura déduit: «Je ne vaux rien». Il arrive que les enfants mettent souvent à l'épreuve cette théorie ou cette image négative d'eux-mêmes en provoquant les personnes qui les entourent et en réalisant ainsi un «cercle de rejet» (Landy, 1991).
La capacité de moduler et de régler les états émotifs se trouve aussi compromise lorsque l'intervenante auprès du poupon ou du tout-petit n'est pas en mesure de répondre adéquatement à une vaste gamme d'émotions. Lorsqu'un tout-petit exprime des émotions très fortes, un adulte est généralement présent pour accorder son appui et interpréter ou aider à contenir cette énergie. Il peut être effrayant de perdre le contrôle, mais avec l'aide d'un adulte de confiance, l'expérience peut être intériorisée et surmontée. Lorsque ces expériences positives et prévisibles sont absentes, l'enfant n'a pas l'occasion d'apprendre à maîtriser ses propres émotions (Shore, 1997).
L'aptitude à résoudre des problèmes est étroitement liée à l'habileté de gérer ses émotions. Un enfant de trois ans ne peut pas apprendre l'art de la négociation avec un autre enfant si sa colère le pousse continuellement à user de violence. Bien sûr, tous les enfants de cet âge doivent apprendre ces mécanismes de contrôle, ce qui entraîne d'inévitables altercations physiques. Certains enfants, cependant, ont recours à l'agression comme façon immédiate et durable de réagir à ce qui les entoure. Dans les centres de la petite enfance, nous mettons souvent l'accent sur le comportement comme source du problème: il s'agit bien d'une entrave au bon fonctionnement d'une salle de jeu. Cependant, nous devons aussi voir ce qui manque à l'enfant et pourquoi. Parfois, le problème découle de premières expériences qui n'ont pas permis des interactions prévisibles et réceptives. Certains enfants manifestent des symptômes tels l'agressivité et des troubles du contrôle des impulsions, tandis que les autres se replient sur eux-mêmes, sont tristes ou adoptent un comportement caractérisé par le manque de plaisir (Shore, 1997).
Nombre d'éducatrices sont maintenant conscientes de la quantité de recherches portant sur les conséquences physiologiques que les expériences négatives peuvent avoir sur le développement du cerveau au cours des six premières années de la vie. Il existe même maintenant une discipline qui cherche à interpréter les interactions entre l'expérience, la physiologie du cerveau et les résultats comportementaux (Estey, MacIsaac et Rendell-MacDonald, 1999; Shore, 1997; McCain et Mustard, 1999). La science offre ainsi une explication de ce que les intervenantes savaient depuis longtemps: le fait de rester à l'écoute des enfants et de leur répondre en fait des êtres humains mieux adaptés et de meilleurs citoyens à long terme.
Ce tableau paraît-il sombre? Il ne l'est pourtant pas si l'on tient compte de l'influence unique que les éducatrices de la petite enfance peuvent exercer sur la vie des enfants et de leur famille. Celles-ci ont en effet la possibilité de soutenir la réalisation d'interactions positives et réceptives entre les intervenantes et l'enfant, l'enfant et les parents, les parents et les intervenantes. Pour ce faire, elles doivent voir au-delà des simples modalités de la gestion du comportement. Certes, les techniques d'orientation du comportement sont importantes, mais se fier entièrement à elles pour régler les problèmes comportementaux isolément ne pourra que se révéler frustrant pour toutes les parties concernées.
Voici quelques idées sur la façon dont les intervenantes peuvent contribuer à un attachement sain et à une croissance émotive positive. Ces stratégies peuvent s'appliquer à n'importe quel milieu de la petite enfance, que l'on soit ou non aux prises avec des problèmes d'attachement ou d'insécurité.
Sarah Uffelmann travaille actuellement au programme d'éducation parentale Childreach à London (Ontario). Elle a écrit le présent article lorsqu'elle était conseillère en ressources aux Services à l'enfance Madame Vanier, également situés à London. © FCSGE 2000
Source: Cet article a été publié dans Interaction (volume 14, no 3), la revue de la Fédération canadienne des services de garde à l'enfance.