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Anne-Dominique Rousseau
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Quand deux adolescents se disputent, entre les mots vifs comme des opinels et les injures ajustées au sniper, les parents écopent souvent des balles perdues. Les conflits sont inévitables, voire nécessaires pourtant dans la fratrie. Mais en tant que parent, on avait franchement rêvé d'autres relations fraternelles.
La maison a failli s'écrouler sous la porte violemment claquée. Trois CD sous le bras, Chloé, 16 ans, retourne dans sa chambre en tonitruant le prénom de son frère assorti de noms d'oiseaux dont le capitaine Haddock ne soupçonnait même pas l'existence. Anne, la maman, tente un «Calme-toi, je t'en prie», murmuré afin de ne pas susciter une nouvelle vague de colère de la plaignante. Et sent de nouveau les palpitations lui venir. Petits, pourtant, ils se disputaient aussi, en venaient aux mains parfois. Combien de fois n'a-t-il pas fallu les séparer dans la voiture? Mais à présent, leurs disputes mettent vraiment Anne mal à l'aise. Elles lui paraissent tellement plus violentes, d'une cruauté parfois qui la touche profondément, elle.
«Les humains ont une violence en eux, dès l'enfance, rappelle un spécialiste de l'adolescence. On a tous entendu ces petites phrases assassines, «Je voudrais qu'on mette ma petite sur à la poubelle»; ou encore «Papa, quand tu seras mort » qui en disent long sur une volonté de faire disparaître l'autre. Mais avant l'adolescence, l'enfant n'a pas les moyens de mettre ces pulsions en actes. Par contre, à l'adolescence, cela devient physiquement possible». Récemment encore, deux jeunes filles françaises ont failli tuer une jeune de leur âge: on a évité le drame de justesse. D'où l'angoisse larvée des parents. On ne joue plus à se disputer, à présent. Et plus question d'intervenir par une claque sur les fesses. L'arme pourrait se retourner, la force en plus, contre le pacificateur. Car des adolescents qui battent leur famille, ça existe aussi.
Une bonne dispute?La fratrie est le lieu de la rivalité par excellence. Pour obtenir, pour garder l'amour des parents, l'enfant défend son espace, son pouvoir. Mais c'est là aussi qu'il va créer des solidarités, consolider des attachements. C'est à la maison qu'on apprend à perdre. Et qu'on comprend que ce n'est pas toujours grave. Les conflits entre frères et surs sont structurants, s'ils ne remettent pas en cause le soutien affectif des parents. Ils constituent une expérience riche et irremplaçable pour démarrer dans la vie.
A l'adolescence, tout cela prend une intensité nouvelle. Forcé de rebâtir son image, le jeune est hyper-sensible à tout ce qui pourrait lui porter ombre, ou l'obliger à quitter le cocon d'une relation enfantine avec ses parents. «Hugo n'était pas si jaloux de Lara quand il était enfant. Ils ont deux ans d'écart. Depuis qu'il a 14 ans, il nous reproche tout le temps de nous occuper plus d'elle, de lui acheter plus de vêtements. Les repas se changent en pugilat, les soirées télé en bataille rangée. Dès que nous ne sommes plus là, ils s'entendent de nouveau très bien», constate Pierre, le papa. Le message est clair.
Ce n'était pas comme cela, avantLes relations dans la famille sont-elles plus violentes aujourd'hui? «La fratrie n'est pas un lieu spécifique de conflits, précise-t-on du côté des professionnels. Il n'y en a pas forcément plus ou moins qu'ailleurs. Mais ils nous interrogent sur le rapport à l'autorité, aux limites indispensables pour vivre en commun». La violence interne à une société, à une cellule sociale ou familiale semble croître actuellement. Ce n'était pas comme cela avant, pensons-nous parfois. Dans une société plus rigide, telle qu'elle existait par exemple au début du 20e siècle, les normes à ne pas dépasser étaient établies par groupes sociaux. Ne restait à la famille qu'à les faire appliquer. Notre époque d'opulence relative, en assouplissant les normes, les rend aussi plus désuètes, en voie de constantes ré-élaborations. D'où le désarroi des adolescents dans le monde contemporain, et des débordements de violences parfois incontrôlées, qui mettent à mal les parents aussi. Aujourd'hui, c'est à chaque cellule familiale de réfléchir quelles sont ces limites, et comment elle voudrait qu'elles soient respectées. Plus question de compter uniquement sur l'école ou le groupe social pour les fixer de l'extérieur. Ce travail revient aux adultes de la famille, couple ou parent seul. Il est important qu'il se base sur une réflexion consensuelle, faite en réseau avec les autres adultes éducateurs (ceux de l'école, de la famille recomposée, du mouvement de jeunesse ou du groupe sportif), et non sur une souffrance ou des lubies personnelles. Du moins pour la théorie, car dans la pratique, on se demande un peu où les parents bien intentionnés trouveraient ces lieux de dialogue.
Ce qui a changé également, c'est à la fois la taille des familles et la maîtrise des fratries par les parents. Avant, avec un enfant tous les ans, les parents aimaient de façon plus globale leurs rejetons. Il fallait jouer des coudes pour sortir du lot, dans le bon ou le mauvais sens. Hervé, numéro cinq dans une série de huit enfants, en a souffert. Pour lui, le choix est clair: ce sera deux enfants, avec un écart d'au moins trois ans. Et chacun aura sa chambre, et ses jouets. Aujourd'hui, par leur maîtrise relative de la conception, les parents composent véritablement la fratrie, définissent les écarts. Et investissent très fort leur projet familial: un endroit d'amour, de paix, de relations profondes et positives. Les conflits paraissent donc d'autant plus insupportables. Pourtant, ce jeune qui affirmait lors d'un débat télévisé: «On n'est pas obligé d'aimer ses frères et surs» a raison. Mais cela fait mal aux parents, quelque part.
Intervenir ou pas?Les conflits entre nos enfants réveillent parfois de vieilles souffrances. Dominique se souvient, à 15 ans, d'avoir été giflée par sa sur de 18 ans: une gifle qui lui brûle encore la joue quand elle entend ses deux filles hausser le ton. Mais elle se force à ne pas intervenir. Démission? >«Les conflits doivent pouvoir se dire, pense-t-elle. On ne peut pas être sous contrôle tout le temps. Nous sommes toutes les trois des caractères assez explosifs, alors je laisse exploser». Chez Pierre, on peut claquer les portes: on répare si l'une d'elles sort de ses gonds. Anne, par contre, supporte très mal les marques physiques d'agressivité: portes claquées, coups de pieds sont proscrits. Mais il y a un «mur des récriminations»: sur de vieilles bandes de papier peint, chacun peut se défouler par écrit. On change le papier dès qu'il est rempli. Il faut une possibilité d'expression violente dans chaque famille, à chacun de déterminer ce qui est supportable ou non. Souvent, les parents ont envie de tout reporter sur le registre verbal: ils demandent à l'enfant d'exprimer son agressivité par des mots et non des gestes. Mais ce n'est pas toujours possible pour lui. Que celui qui n'a jamais tapé dans son ordinateur lui jette la première pierre!
Par contre, il faut absolument intervenir lorsqu'un des membres de la fratrie est mis à mal. Chaque enfant doit se sentir protégé par ses parents s'il n'est pas respecté physiquement ou psychologiquement. Un devoir de protection qui se vit spontanément, souvent à l'intérieur même de la fratrie, où il n'est pas rare de voir des frères ou des surs sinterposer entre les belligérants. Il n'était pas question pour Clairette de rester neutre face aux remarques très méchantes de Sarah à sa sur à propos de son poids d'oiseau-mouche et de sa silhouette androgyne. «Je ne pouvais pas accepter la souffrance d'Aline. Je la voyais fondre, au propre comme au figuré. Les repas étaient un calvaire, personne ne pouvait plus rien avaler. J'ai interdit à Sarah de manger avec nous. Au début, elle a pris cela comme une victoire. Puis elle s'est sentie exclue. Elle est devenue moins agressive, Aline a un peu repris confiance en elle... même si tout n'est pas toujours rose».
Comment gérer?
Commencer à injurier ou frapper celle qui frappe n'est pas envisageable. Utiliser les armes de l'agresseur n'est jamais une solution à l'apaisement d'un conflit. Analyser la situation, mettre des mots sur l'attitude inacceptable, ré-affirmer que ni l'agresseur, ni personne ne pourrait accepter d'être traité de la sorte permet d'intervenir en prenant du recul. Mais attention à ne pas se bercer de mots. «Actuellement, il existe une grande fascination pour le dialogue. On explique, on essaie de faire comprendre pourquoi on peut faire ceci et pas cela. Mais la permanence du dialogue peut aussi, à l'inverse, diluer les interdits. Les jeunes ne perçoivent pas, dans ce type de discours, la nécessité et la volonté de faire respecter l'interdit». D'où des transgressions d'autant plus mal vécues par les adultes qu'ils avaient l'impression que le courant était passé. Là, notre spécialiste ouvre des voies inattendues: «Il n'y a pas de raisons de continuer à entourer de la même façon quelqu'un qui ne respecte pas de façon grave et répétée des consignes et porte atteinte à l'ensemble de la vie familiale - ou à un de ses membres. L'exclusion n'est pas un chantage, elle est aussi une aide à la résolution des conflits de façon non-violente».
Observer, analyser, ne pas se sentir visé, défendre l'agressé et la vie générale de la famille: au fond, entre les parents d'adolescents en conflits et les observateurs de l'ONU, il n'y a guère de différence. Sauf qu'eux, ils ont un beau casque bleu.
Ce texte a été publié par La Ligue des Familles de Belgique dans son édition Le Ligueur #15.