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Faire de la philosophie à 5 ans

Éducation

Parents : Documentation : Éducation : Faire de la philosophie à 5 ans

Kathleen Dunnigan

photo Jocelyne H-Guérin

Pendant qu'à l'enseignement collégial, on se demande si on doit enseigner la philosophie, les enfants de ma classe, eux, acquièrent une conscience philosophique en «faisant de la philosophie». Ainsi, pendant leur année à l'éducation préscolaire, ils sont amenés à penser de façon plus raisonnée et plus juste en prenant l'habitude de réfléchir quand ils se trouvent dans une situation problématique ou conflictuelle.

À l'éducation préscolaire, me direz-vous, comment peut-on inciter le jeune enfant à «bien penser» tout en encourageant chez lui l'expression du bon jugement? Comment peut-on lui apprendre à articuler une pensée autonome, à comprendre le point de vue des autres et à acquérir un sens critique?

Grâce au Programme de philosophie pour enfants mis au point par Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp à l'Institut pour l'avancement de la philosophie pour enfants (IAPC) au Montclair State College dans le New Jersey, mes élèves acquièrent peu à peu une pensée logique en compagnie d'Elfie, personnage principal du roman philosophique utilisé à l'éducation préscolaire.

Introduction à la philosophie

Il est bien connu qu'à l'éducation préscolaire, les premiers mois de l'année sont, pour les enfants, le moment où ils apprennent à se connaître et à apprivoiser leur nouveau milieu. Ainsi, on définit les règles de vie qui nous serviront à bâtir notre communauté de recherche. De plus, il est important d'acquérir l'habileté à écouter en groupe soit en utilisant «la balle de la parole» soit en désignant un gardien de la parole pendant différentes causeries au cours desquelles un sujet est proposé par un enfant ou par moi.

Donc, les mois de septembre et d'octobre sont très importants pour amener les enfants à construire une vie de groupe respectueuse de chacun de ses membres. Parfois, on utilise aussi des techniques de centration, de détente ou de relaxation afin de mieux prendre conscience de soi à l'intérieur du groupe.

Dès le mois de novembre, les enfants sont habituellement prêts à «faire de la philosophie» à l'aide du programme de Matthew Lipman. Pendant les premières séances, on apprend à dire le mot «philosophie» et aussi, ce qu'on va apprendre au cours des sessions de Philosophie affichées au tableau de programmation. Ainsi, on définit déjà les concepts: penser, écouter, parler. On les définit selon ce qu'on connaît, ce qui nous amène à comparer avec les personnes, les animaux, les choses et leur pensée s'il y a lieu. «Est-ce qu'un chat pense? À quoi penses-tu lorsque tu es heureux? Est-ce qu'une calculatrice pense lorsqu'elle me donne la réponse 2 à l'addition de 1 + 1.» Tout au long de ces séances, l'enfant apprend à poser des questions, habileté dont il aura besoin lors des discussions autour du roman Elfie.

Le roman Elfie

Puis un jour, les enfants reçoivent une lettre dans laquelle Elfie annonce sa visite et se présente comme un personnage possédant un animal imaginaire et qui a hâte de venir les rencontrer pour faire de la philosophie avec eux. Grâce à cette mise en situation, j'échange des points de vue avec les enfants sur ce qu'est un personnage ou encore sur la définition du mot «imaginaire». À cette occasion, on peut comparer les choses réelles et les choses imaginaires afin de faire des relations entre les choses ou les personnes.

Lorsque Elfie arrive en classe sous la forme d'une marionnette qui a presque la taille et l'allure d'une petite fille de 5 ans, les enfants sont ravis et curieux de l'entendre raconter un épisode de son roman philosophique. Après la lecture, je les invite à poser des questions au sujet du texte qui leur a été lu. Afin de les aider, je vérifie d'abord la compréhension du texte, puis je leur demande s'il y a quelque chose dans le récit d'Elfie qui suscite des questions chez eux. Pour poser une question, les enfants savent qu'ils doivent lever la main et poser une vraie question et non pas faire une affirmation au sujet du texte. Par contre, si l'enfant a de la difficulté à poser sa question, je l'aide soit en reformulant son propos ou en vérifiant auprès de lui le sens de son idée. Tout au long de l'année, les enfants acquièrent de plus en plus cette habileté grâce à l'exemple des camarades.

Simon est-il le meilleur de la classe? Pourquoi les citrons sont-ils des exemples de choses jaunes? Pourquoi Elfie n'a-t-elle que deux amies? Pourquoi l'enseignante d'Elfie ne dit rien? Pourquoi Elfie dit qu'elle ne sait rien? Pourquoi son amie Sophie sait-elle poser des questions?

Les questions sont numérotées puis écrites au tableau avec les prénoms des enfants qui les ont posées. Par la suite, les élèves votent sur le choix de la question qui sera discutée au moment de la communauté de recherche. Grâce à ce dernier exercice, l'enfant apprend à découvrir la valeur intrinsèque de la démocratie.

Communauté de recherche

Enfin, on passe à la communauté de recherche au cours de laquelle les enfant doivent faire preuve d'une certaine cohérence. Ainsi, ils doivent

  • être sensibles au contexte du sujet traité;
  • être sensibles aux autres pensées en jeu dans la discussion;
  • appuyer leur pensée sur des critères valables de sorte que les jugements soient des jugements qui traduisent une pensée réflexive et cohérente.

À mesure que l'enfant devient conscient de la place qu'il occupe dans la communauté de recherche, il fait des efforts pour fournir des idées de plus en plus différentes des autres: chacun de ses énoncés contribue à sa valorisation. En exigeant le respect du groupe, la communauté de recherche favorise le dépassement de soi et accentue, par le fait même la motivation individuelle.

Mon rôle à l'intérieur de la communauté de recherche est celui d'un médiateur et d'un éclaireur de pistes de discussion. Je guide la réflexion du groupe dans le sens des intérêts et des questions des enfants. Monsieur Lipman nous dit que pour faire de la philosophie avec les enfants, nous devons être disposés à analyser nos idées et à nous engager dans une recherche dialectique en respectant les dimensions humaines chez les autres. Heureusement, à ma commission scolaire, nous qui faisons de la philosophie pour enfants à l'éducation préscolaire, au primaire et au secondaire, avons formé la Société des philosophes actuels. Au cours de nos rencontres, nous formons des communautés de recherche à partir des sept romans philosophiques du Programme de Matthew Lipman. Au cours de nos séances, nous apprenons à intervenir pour favoriser l'acquisition d'une conscience philosophique chez les élèves, à nuancer les réflexions des enfants, à inciter les jeunes à donner les critères de leur point de vue et finalement à susciter la controverse favorable à l'argumentation et à la contre-argumentation, pour stimuler le «bien penser» et le «bon jugement» chez les enfants.

Dans le roman Elfie, les questions logiques soulevées par les personnages du roman font appel à l'habileté à faire des comparaisons, des distinctions et des relations (et, implicitement, à l'usage des critères fondamentaux de la ressemblance et de la différence). Les questions éthiques procèdent de l'obligation qu'a Elfie de choisir entre deux écoles tout en tenant compte de ses amis. Les questions épistémologiques relèvent, entre autres, de la difficulté qu'éprouve Elfie à poser des questions en classe. Ces questions soulèvent des problèmes liés à l'acte d'imaginer et à d'autres actes mentaux et processus de recherche qui ont trait à la démarche de la connaissance. Les questions esthétiques sont en relation avec l'intérêt manifesté par Elfie pour les nombreuses choses qu'elle voit et apprécie dans la classe, telles les couleurs de son lapin imaginaire. Enfin, l'imagination et la pensée d'Elfie suscitent des questions métaphysiques telles que celles qui se rapportent à la réalité, à l'esprit, à la vie, au temps, à l'univers et à tout ce qu'implique «être quelqu'un».

«Pourquoi les amis d'Elfie sont-ils pressés d'être grands?»

Le temps consacré à une séance de philosophie peut varier entre 30, 45 ou 50 minutes puisqu'il arrive quelquefois que la discussion fasse partie d'une activité qui intègre d'autres matières (sciences, mathématiques, conscience de l'écrit…) et nous permet d'en clarifier la nature et les contenus. À la fin des séances, les élèves et moi évaluons l'exercice de notre communauté de recherche. Ainsi, nous pouvons répondre aux questions suivantes:

  • Avons-nous écouté?
  • Avons-nous participé?
  • Avons-nous appris quelque chose de nouveau?
  • Avons-nous eu du plaisir?
  • Avons-nous donné de bonnes raisons?

Faire de la philosophie avec mes petits de l'éducation préscolaire est pour moi une occasion privilégiée de participer à des communautés de recherche où nous prenons le temps de réfléchir et d'échanger des idées sur des sujets sur lesquels nous nous interrogeons. En compagnie d'Elfie, mes élèves exercent régulièrement leur liberté de pensée et d'action tout en respectant celle des autres. Ne croyez-vous pas que s'ils poursuivent cette démarche durant toutes les étapes de leur éducation, alors, la démocratie sera pour eux une philosophie de vie, une manière d'être lorsqu'ils seront devenus des adultes actifs au sein de notre société?

«Quand je dis philosophie, je veux dire une quête vers la connaissance de soi, ou, mieux encore, un amour de la sagesse.» Anne Margaret Sharp

Kathleen Dunnigan est éducatrice à l'école Pépin de Fabreville, commission scolaire de Laval.

Références :DANIEL, Marie-France, La philosophie et les enfants, Montréal, Les Éditions Logiques, 1992.LIPMAN, M. Philosophy goes to School, Philadelphia, Temple University Press, 1988.

Ce texte est tiré de la revue Vie pédagogique, numéro 93, mars-avril 1995.

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