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Diane Drory
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Mères d’origine, mères de naissance, mères souvent oubliées, incomprises, si pas méprisées ou jugées, elles sont encore trop souvent considérées comme de mauvaises mères puisqu’elles « ont été capables d’abandonner leur bébé »...
Jadis, une réalité inhumaine
Il y a trente ans ou plus, les futures mères dont l’enfant allait être immédiatement adopté, étaient souvent mises au secret pendant quelques semaines ou quelques mois. Nul ne tenait compte de leur avis et l’enfant leur était directement enlevé « pour son bien». Ces jeunes femmes désorientées et laissées à elles-mêmes étaient le plus souvent poussées à l’adoption par une famille honteuse et culpabilisées par un personnel infirmier et des religieuses moralisatrices. À la déchirure de la mise en adoption s’ajoutait le poids de la honte, du silence, de la solitude et de la culpabilité.
Aujourd’hui, certaines mises en adoption sont encore inhumaines, notamment pour des mères qui font seules un aller-retour en France pour y accoucher dans l’anonymat. Toutes les décisions d’adoptions actuelles ne sont pas non plus toujours le fruit d’un réel choix : les jeunes Arabes, attachées à leur famille et à leur culture d’origine, sont contraintes de faire adopter leur enfant quand il est conçu en dehors des règles strictes de leur milieu.
Lui construire un avenir heureux
Ce qu’ont vécu ces mères d’aujourd’hui (et donc leur bébé) pendant les mois de grossesse semble déterminant. Les choses ont lentement évolué depuis une trentaine d’années.
Nous avons rencontré Myriam Verwacht, du Service d’adoption Thérèse Wante (1). Elle reçoit régulièrement des mères en quête d’une solution face à une grossesse non désirée. « Ces mères, explique la psychologue, malgré leurs difficultés, leurs moments de doute, de tristesse, ont le sentiment d’avoir fait un choix de vie digne et responsable pour leur enfant et pour elles. Le sentiment aussi d’avoir fait la joie d’une famille. Pour elles, j’éprouve du respect et de l’admiration. »
Quand elles peuvent s’exprimer, ces mères de naissance disent « donner » leur enfant à une famille qui l’aimera. Elles recherchent le bonheur de leur petit et manifestent leur volonté de lui offrir une vie meilleure, qu’elles savent ne pas pouvoir lui assurer. Elles sont parfois très jeunes, généralement très seules et noyées dans de gros problèmes, affectifs si pas socio-économiques.
Les professionnels qui accompagnent ces femmes dans leur recherche d’une solution à leur grossesse non désirée leur font confiance et sont convaincus : « Les femmes sentent bien quand elles peuvent garder leur enfant et quand elles ne peuvent pas. Il faut respecter leur décision qui se prend toujours dans la douleur et les aider à l’assumer » (2).
Une alliée pour le nouveau-né
« Il ne faut cependant pas idéaliser la situation, précise Myriam Verwacht. Quand ces femmes arrivent ici, elles sont le plus souvent dépassées par l’événement. Elles ont, volontairement ou non, dépassé le laps de temps qui permettrait d’envisager un avortement. Elles sont en situation de crise et vivent l’enfant comme un problème, voire un ennemi. Petit à petit pourtant, au fil des rencontres, elles réalisent qu’une solution est possible. Lorsqu’elles sont écoutées et aidées à exprimer ce qu’elles ressentent, l’enfant devient quelqu’un ».
Parler de lui, anticiper sa naissance, lui confère une réalité. Libérée d’une grande peur quand elles entrevoient une solution, elles peuvent alors se projeter et projeter l’enfant dans l’avenir. Elles deviennent l’alliée de leur enfant, comme le sera plus tard la famille adoptante. Elles peuvent lui parler, lui dire à la fois leur crainte, leur tristesse et leur joie de lui donner un avenir qu’elles espèrent le meilleur.
La plupart des mamans de naissance souhaitent que leur enfant devienne vraiment celui de la famille qui l’adoptera, qu’il échappe ainsi aux problèmes qu’il aurait inévitablement vécus avec elles.
Des décisions à prendre, à respecter
Tant le service Thérèse Wante que Jeanne Guillin, qui travaille en France dans le même sens (3), insistent sur l’importance de cette assistance, de cette aide, de cette écoute surtout qui apaisent la mère et lui permettent de prendre des décisions autonomes. Une attitude évidemment positive pour le bébé et sa future santé mentale: sa mère d’origine aura pu lui dire ce qu’elle vivait, sa tristesse de se séparer de lui mais aussi le pourquoi de sa décision et son immense espoir qu’il soit heureux ailleurs.
Elle doit aussi pouvoir le nommer, lui donner une identité que pourront reprendre les parents adoptifs.
Épaulées par un service compétent, les mères d’origine précisent aussi leur désir, quant à la naissance: certaines souhaitent voir le bébé, le prendre dans les bras ; d’autres préfèrent ne pas le voir, beaucoup demandent à connaître son poids, son sexe et à être rassurées sur sa bonne santé... Quelles que soient leurs décisions, il semble que quand elles sont respectées, la situation est moins angoissante pour la mère et le nouveau-né.
« Pour prendre et confirmer la décision de la mise en adoption, il faut à la mère une grande force de caractère, explique Myriam Verwacht. Il est plus facile de dire à la naissance « Je le garde » et de changer d’avis à la dernière minute ». Dans trois cas sur quatre, selon une étude française, les enfants de ces mères qui n’ont pas maintenu leur décision d’adoption à l’accouchement, seront en contact avec la justice dans les cinq premières années de leur vie.
Tu es triste mais...
Après la maternité, ces bébés sont placés deux mois en pouponnière. Leur mère peut aller leur rendre visite. Ces deux mois de délai de réflexion sont exigés par la loi, avant la signature de l’acte notarial de mise en adoption. Certains voudraient voir annuler ce délai estimant de l’intérêt de l’enfant d’être au plus vite dans sa nouvelle famille. Au service d’adoption rencontré, on l’estime à la fois plus respectueux de la décision de la maman et thérapeutique pour l’enfant. D’une certaine manière, il permet au bébé de faire son deuil de sa maman de naissance si l’on peut lui parler de ce vécu douloureux. Certains de ces petits expriment physiquement leur souffrance, surtout quand la décision de la maman n’est pas prise et l’angoisse. Ils régurgitent ou dorment mal. Mais la psychologue s’adresse aussi à eux : « Tu es triste, c’est vrai. Tu souffres. Mais il y a des parents pour toi ».
La mère d’origine laisse souvent un bracelet, une chaîne, parfois une lettre. Mais chacune vit à sa façon, comme elle le peut, ce moment toujours difficile : « Je ne veux pas lui laisser de lettre, ce serait un boulet. Je veux qu’elle puisse déployer ses ailes et partir tout à fait... ». Le service d’adoption engrange aussi de petites informations des premiers jours dont sont friands les adoptés adultes qui, après vingt-cinq ou trente ans, cherchent parfois à en savoir davantage.
Ces mères d’origine expriment aussi le sens premier de l’adoption (une famille à un enfant, pas l’inverse) et parfois précisent quel style de famille elles souhaitent pour leur enfant : « Une famille où tous les enfants sont adoptés - une famille qui n’a pas encore d’enfant - une famille où l’on acceptera la couleur de sa peau - de jeunes parents »... Mais elles font d’emblée confiance à cette famille qui va accueillir leur enfant.
Tant au service d’adoption que dans les témoignages recueillis par Jeanne Guillin, il n’est guère question des pères d’origine... Sans doute parce que ceux-ci sont généralement absents, parfois même non identifiés ou non informés de leur paternité. Peut-être aussi parce que les enfants adoptés en quête de leurs origines, recherchent pratiquement toujours leur mère, sans guère s’inquiéter de leur père.
(1) Le Service d’adoption Thérèse Wante, du nom de sa fondatrice, est actuellement pluraliste. Il réalise chaque année une dizaine d’adoptions d’enfants nés en Belgique. Il est situé 3, rue de la Neuville à 1348 Louvain-La-Neuve. 010.45.05.67.
(2) Catherine Bonnet, pédo-psychiatre et psychanalyste française, auteure notamment des ouvrages « Les enfants du secret » et « Geste d’amour, l’accouchement sous X », chez Odile Jacob.
(3) Jeanne Guillin accompagne avant, pendant et après leur accouchement des mères qui accouchent en France, dans l’anonymat. Son livre « De l’oubli à la mémoire », présente vingt-six portraits-témoignages. Ed. Stock 1996.
Diane Drory est psychologue, psychanalyste et collaboratrice du Ligueur.
Ce texte a été publié par La Ligue des Familles de Belgique dans Le Ligueur no 39 du 7 octobre 1998.