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Des normes développementales québécoises pour l'acquisition du langage

Éducation

Parents : Documentation : Éducation : Des normes développementales québécoises pour l'acquisition du langage

Geneviève Lemieux, orthophoniste

Depuis janvier 2003, la professeure et chercheure Natacha Trudeau de l’École d’orthophonie et d’audiologie de l’Université de Montréal se penche sur l’acquisition du langage chez les jeunes enfants québécois.[1]

Le Québec et le monde

Les résultats de cette analyse confirment que les jeunes québécois suivent effectivement les mêmes étapes dans l’acquisition de leur vocabulaire que les autres populations déjà étudiées. D’autre part, l’étude met en relief une très grande variabilité interindividuelle. Par exemple, si à 16 mois les enfants québécois disent en moyenne 36 mots, certains individus n’en disent que 2 alors que d’autres ont un répertoire qui va jusqu’à 179 mots.

Lorsqu’on compare les enfants québécois à d’autres populations précédemment étudiées, certaines particularités apparaissent. Par exemple, les enfants québécois, bien que suivant les mêmes étapes dans le développement de leur vocabulaire, se situent légèrement au-dessous des enfants américains, mais légèrement au-dessus des petits français. La chercheure avance quelques hypothèses: les langues dont la grammaire est plus complexe (le français ou encore l’islandais, comparativement à l’anglais, par exemple) pourraient être plus difficiles à acquérir, d’où un retard relatif observé dans l’acquisition du vocabulaire. D’autre part, comme l’outil utilisé (un questionnaire) fait appel au jugement des parents, il se pourrait également que certains groupes culturels jugent plus ou moins sévèrement les productions des enfants, ce qui influencerait les résultats obtenus.

Les filles et les garçons: des différences significatives?

Dans l’analyse de l’acquisition du vocabulaire, l’équipe de Madame Trudeau s’est attardée aux différences pouvant exister entre les garçons et les filles. Les résultats semblent indiquer qu’en général, les filles sont effectivement en avance sur les garçons. En effet, pour toutes les tranches d’âges, si une différence est observée entre les deux groupes, c’est toujours en faveur des filles. Quoique significative, cette différence est tout de même légère et ne compte que pour environ 2 à 5% de la variation totale observée entre les individus et ne justifie pas d’établir des normes différentes entre les garçons et les filles pour cet outil, note la chercheuse.

D’un point de vue qualitatif, le vocabulaire des garçons diffère également de celui des filles, car si on regarde la composition des 100 premiers mots pour ces deux groupes, on note que 83 sont pareils, et donc 17 sont différents. Parmi les mots que les garçons maîtrisent (à 90%) avant les filles, on note entre autres: vroum, bibitte, clé, OK, pénis, cochon, tchoutchou, tracteur, autobus, pelle, transporter, sable. Chez les filles, ce sont plutôt des mots comme: doux, beau, finir, manger, soulier, aimer ou s’il vous plaît. Madame Trudeau souligne qu’il s’agit peut-être là d’un biais culturel: les parents et les éducateurs n’utilisent peut-être pas les mêmes mots selon qu’ils s’adressent à un garçon ou à une fille…

Même si l’analyse de cet aspect n’est pas encore complétée, Madame Trudeau souligne également que les filles seraient aussi en avance par rapport aux garçons au plan de la grammaire. En conclusion, bien que l’on observe des différences mesurables dans l’acquisition du vocabulaire selon le sexe, cette différence ne suffit pas pour autant à expliquer plus de 5% de la variation. Autrement dit, conclut la chercheuse, si un garçon ne parle pas à 2 ans, ce n’est pas parce que c’est un garçon.

Et la stimulation du milieu?

Un autre des aspects étudiés fut le degré de scolarité des parents. Ces derniers ont été comparés selon le dernier niveau d’études complété (niveau universitaire vs collégial vs secondaire). Encore ici, bien qu’un effet soit observable, il ne représente qu’un très mince pourcentage de la variation totale. Pour le vocabulaire réceptif, par exemple (les mots que l’enfant comprend), le degré de scolarité de la mère a une certaine influence. Pour le vocabulaire expressif (les mots que l’enfant dit), on observe un effet autant pour le degré de scolarité de la mère que celui du père, de l’ordre de 1,5% et 0,8% respectivement. Un effet présent donc, mais minimal. Autrement dit, le vocabulaire des enfants dont les parents sont plus scolarisés est légèrement supérieur à celui des enfants de parents moins scolarisés, mais manifestement ce facteur ne joue pas pour beaucoup dans le résultat final. De toute évidence, le niveau de scolarité des parents n’est qu’un des multiples facteurs permettant de prédire le degré de stimulation langagière reçu à la maison.

Les faits saillants de l’étude

L’analyse des résultats obtenus dans cet échantillon de 1200 enfants québécois a permis à l’équipe de Madame Trudeau de dégager les constats suivants:

  • À 10 mois, les enfants produisent en moyenne 3 mots (variation: entre 0 et 20) et en comprennent en moyenne 51 (variation: entre 1 et 227).
  • À 16 mois, tous les enfants étudiés disaient au moins 2 mots.
  • À 17 mois, 50% des enfants combinent 2 mots. À cet âge, la moyenne de mots dits par les enfants est de 55. Ceci semble appuyer les observations antérieures qui liaient l’apparition des premières combinaisons à un vocabulaire expressif d’environ 50 mots.
  • À 21 mois, 90% des enfants combinent effectivement des mots. La moyenne de mots produits à cet âge est de 175.
  • À 30 mois, 50% du groupe étudié produit déjà 550 mots.

Madame Trudeau précise toutefois que l‘analyse des données recueillies, bien qu’elle fournira un portrait plus actuel de l’ensemble de la situation dans la population franco-québécoise, ne pourra pour autant servir d’outil diagnostique permettant d’évaluer si un enfant présente ou non un retard ou un trouble de l’acquisition du langage. Tout au plus, en comparant le développement d’un enfant en particulier à la moyenne des enfants de son âge, on pourra l’identifier comme étant à risque de présenter ce type de problème. Les parents auront cependant tout avantage à recourir à une évaluation en orthophonie afin d’être éclairés à ce sujet.


[1] Pour ce faire, Madame Trudeau et son équipe ont utilisé l’inventaire MacArthur pour les enfants francophones, dont l’adaptation pour les enfants québécois avait fait l’objet d’une précédente recherche menée par la même chercheure dans le cadre de sa thèse de doctorat. L’inventaire MacArthur, un questionnaire à remplir par les parents, a ainsi été administré à un échantillon de 1200 enfants de 8 à 30 mois de partout au Québec. De ce nombre, 120 enfants des régions de Montréal, Québec et Rimouski ont été observés et enregistrés par l’équipe de la chercheure afin de valider les renseignements recueillis par le questionnaire. Pour être considéré comme francophone, un enfant devait être exposé au français dans une proportion d’au moins 80% de son temps d’éveil. L’ensemble des données recueillies par Madame Trudeau et son équipe n’a pas encore fait l’objet d’une analyse détaillée. Pour l’instant, seul le développement du vocabulaire a été étudié en profondeur.


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