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Liz Warwick
Le premier mot d’un enfant représente une étape importante de son développement. Même si les poupons communiquent de mille façons dès la naissance (pleurs, gestes, expressions du visage), leur capacité à prononcer un mot, puis plusieurs et enfin des phrases complètes, leur fait littéralement découvrir un nouveau monde de possibilités.
Comme l’explique le professeur Judith R. Johnston de l’University of British Columbia, «les nouveaux outils du langage constituent de nouvelles occasions de compréhension sociale, de découverte du monde et de partage d’expériences.» Bien que les experts ne s’entendent pas sur les mécanismes de l’acquisition du langage (entre autres ce qui relève de la génétique et ce qui relève de l’environnement), tous s’accordent sur l’ordre dans lequel le langage se développe. Pour le professeur Johnston, la plupart des enfants commencent à parler au cours de leur deuxième année et, autour de l’âge de deux ans, ils connaissent une cinquantaine de mots qu’ils sont capables d’agencer en de courtes phrases. Lorsqu’ils entrent à l’école, la plupart des enfants utilisent des structures et du vocabulaire de plus en plus complexes. Ils peuvent exprimer des concepts de dimension, de lieu, de quantité et de temps, participer à des conversations et raconter des histoires. Ils peuvent s’exprimer et comprendre les autres dans un environnement social ou d’apprentissage.
Les problèmes de langage nuisent au développement
Toutefois, de 8 à 12% des enfants d’âge préscolaire affichent une certaine forme de trouble du langage, selon le National Institute on Deafness and Other Communication Disorders. Des études montrent que ces troubles ont des incidences négatives à long terme importantes sur le développement sain des enfants. Comme le souligne le Dr Nancy J. Cohen*, professeur de psychiatrie à l’University of Toronto, «étant donné que la compétence langagière est cruciale pour l’entrée à l’école et pour pouvoir s’adapter sur les plans psychosocial et affectif, les problèmes de langage et de communication peuvent être, pour un enfant, une source de mauvaise adaptation qui aura des répercussions pour la vie.»
Les recherches démontrent que les enfants qui présentent des troubles du langage ont un risque accru de se retrouver face à tout un éventail de problèmes, dont des troubles psychiatriques et un niveau de scolarisation peu élevé. Le Dr Joseph Beitchman, du Département de psychiatrie de l’University of Toronto, explique que les enfants qui affichaient des troubles du langage, lors de l’étude Ottawa Language Study, (une étude longitudinale d’enfants anglophones de la région d’Ottawa, en Ontario), affichaient également des niveaux plus élevés de troubles d’anxiété. Chez les garçons souffrant de problèmes de langage, le pourcentage de troubles de la personnalité antisociale était trois fois plus élevé que celui des sujets témoins. Les enfants atteints de troubles du langage étaient également plus enclins à présenter des troubles d’apprentissage, des comportements hyperactifs et d’extériorisation et des habiletés sociales réduites (par exemple, des interactions moins efficaces avec des personnes autres que des membres de leur famille). «Les enfants qui présentaient des troubles du langage affichaient également des déficiences marquées et à long terme dans les domaines linguistique, cognitif et scolaire, comparativement à leurs pairs qui n’avaient pas développé de troubles du langage en bas âge», conclut le Dr Beitchman.
Lien entre langage et lecture efficace
L’acquisition d’excellentes habiletés langagières dans la petite enfance constitue un élément clé pour la maîtrise d’une des tâches essentielles des premières années à l’école: apprendre à lire. Au cours de la dernière décennie, les chercheurs et les éducateurs ont de plus en plus mis l’accent sur la nécessité d’encourager le développement d’excellentes habiletés préalables à la lecture et à l’écriture pendant les années préscolaires. Les recherches existantes démontrent que le rendement scolaire en lecture peut être prédit en fonction du niveau de développement de trois habiletés principales: le traitement phonologique (la capacité d’identifier, de comparer et d’utiliser des phonèmes, les plus petites unités des mots parlés); la connaissance des caractères imprimés (connaissance d’une grande variété de matériel écrit); et le langage oral. Les deux premières habiletés aident les lecteurs débutants à décoder les mots, tandis que la troisième habileté les aide à comprendre ce qu’ils lisent. Les habiletés de décodage et de compréhension doivent toutes deux être présentes pour que la lecture soit efficace. Comme l’explique Dr Bruce Tomblin, de l’University of Iowa (Department of Speech Pathology and Audiology), «il ne suffit pas de pouvoir décoder les mots pour lire efficacement. Le lecteur doit aussi être en mesure d’interpréter la signification du texte écrit comme il interprète les paroles qu’il entend.»
Malheureusement, environ 12% des enfants commencent l’école avec de faibles habiletés d’écoute et de parole, ce qui rend laborieux leur apprentissage de la lecture. En quatrième année, environ 40% des enfants éprouvent des difficultés à lire des textes simples. Un nombre disproportionné de ces enfants provient de minorités ethniques ou raciales, ou de familles pauvres.
La prévention des troubles du langage: une initiative profitable
Comme le souligne Laura M. Justice, de l’University of Virginia, les recherches démontrent que ces pourcentages pourraient être réduits en améliorant les habiletés préalables à la lecture et à l’écriture chez les enfants, de la naissance à l’âge de cinq ans. «Le taux de prévalence des troubles de lecture peut probablement être réduit par la prévention plutôt que par des mesures correctives», souligne-t-elle. «Lorsqu’un enfant manifeste un retard d’apprentissage de la lecture à l’école primaire, un éventuel retour à une progression saine est peu probable.»
Puisque le développement psychosocial et affectif des enfants est étroitement lié au développement du langage, de nombreux chercheurs sont d’avis qu’on doit investir davantage dans l’étude de cette question, ainsi que dans les efforts à long terme réalisés pour amener parents et éducateurs en petite enfance à prendre conscience de ce qu’ils peuvent faire pour améliorer le développement du langage chez les jeunes enfants. Selon le Dr Rosemary Tannock*, du Hospital for Sick Children, à Toronto, il est important et nécessaire de développer des mesures de dépistage plus sensibles, qui permettraient d’identifier correctement les divers troubles qui peuvent survenir. Mais avant que de telles mesures soient mises en place, certains chercheurs ne recommandent pas d’évaluations à grande échelle des enfants d’âge préscolaire, puisqu’elles sont coûteuses, qu’elles risquent de ne pas identifier tous les problèmes ou qu’elles peuvent faussement identifier des troubles chez des enfants qui n’en ont pas en réalité. Elle suggère plutôt des mesures de dépistage au sein des populations à risque élevé ou pour les enfants dont les parents expriment de grandes préoccupations quant à leur développement langagier.
Établir des bases langagières solides
Kathy Thiemann et Steven F. Warren, de l’University of Kansas, suggèrent d’accroître les recherches sur les pratiques qui améliorent réellement les habiletés langagières et sur la manière dont ces pratiques peuvent varier selon l’âge et le stade de développement de l’enfant. Ils encouragent également les chercheurs et les praticiens à «sortir» leurs résultats des laboratoires et à les mettre en application dans la vie quotidienne des familles avec enfants. Les parents et les éducateurs jouent aussi un rôle important en aidant les enfants à acquérir des bases langagières solides. D’après Luigi Girolametto*, de l’University of Toronto, les recherches existantes indiquent que les interventions gérées par les parents (lorsqu’une formation est fournie pour les aider à travailler avec leur enfant aux prises avec un trouble du langage) sont efficaces à court terme. Cependant, il est d’avis que d’autres recherches doivent être effectuées pour déterminer si ces améliorations sont maintenues à long terme.
Toutefois, même de simples mesures prises par les parents et les éducateurs peuvent contribuer au bon développement du langage — et par le fait même au développement global des jeunes enfants. Monique Sénéchal*, de Carleton University, propose qu’au moins deux activités soient intégrées aux activités routinières: des jeux de vocabulaire, qui mettent l’accent sur la structure du langage et qui permettent aux enfants d’acquérir une meilleure connaissance phonologique, ainsi que la lecture de livres, qui leur permet d’élargir leur vocabulaire et de se familiariser avec les caractères imprimés.
En bref, si nous voulons que les enfants se développent sainement, nous ne pouvons nous permettre de négliger l’importance du langage. Équipés de solides habiletés langagières dès la petite enfance, ils peuvent progresser dans leur apprentissage et dans leur vie en général.
Référence:
*Chercheurs du Réseau canadien de recherche sur le langage et l’alphabétisation.
Les textes des auteurs cités sont disponibles dans: Tremblay RE, Barr RG, Peters RDeV, eds. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [sur Internet]. Montréal, Québec: Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants. Disponible sur le site: http://www.excellence-jeunesenfants.ca/encyclopedie Réf.: Beitchman J. Développement du langage et impacts sur le développement psychosocial et affectif des enfants. 2005:1-7; Cohen N.J. Impacts du développement du langage sur le développement psychosocial et affectif des jeunes enfants. 2005:1-7; Girolametto L. Services et programmes soutenant le développement du langage chez les jeunes enfants. 2004:1-7; Johnston J.R. Facteurs qui influencent le développement du langage. 2005:1-6; Justice LM. Alphabétisation et impacts sur le développement des jeunes enfants: commentaires sur Tomblin et Sénéchal. 2005:1-5; Sénéchal M. Alphabétisation, langage et développement affectif. 2005:1-6; Tannock R. Développement du langage et alphabétisation: commentaires sur Beitchman et Cohen. 2005:1-6; Thiemann K, Warren SF. Programmes qui favorisent le développement du langage chez les jeunes enfants. 2004:1-12; Tomblin B. Alphabétisation comme résultat du développement du langage et son impact sur le développement psychosocial et affectif des enfants. 2005:1-6. Pour en savoir davantage sur le développement du langage et l’alphabétisation, consultez nos textes d’experts dans l’encyclopédie en ligne du CEDJE.
Source: Bulletin du Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants Volume 4, No. 1 - Mai 2005