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Cauchemars et oursons en peluche

Service de garde

Parents : Documentation : Service de garde : Cauchemars et oursons en peluche

Stephanie Rabenstein

Photo : © 2001-2002 www.arttoday.com

Lucie a trois ans. Quand les employées de la garderie la voient arriver avec sa mère Nina, elles savent qu’elles doivent se préparer à la même scène dramatique que tous les matins. Lucie franchit le seuil de la porte à contrecoeur, pleine d’appréhension, et éclate en sanglots au moment où on essaie de lui enlever son manteau. Elle s’agrippe au cou de sa mère, jusqu’à ce qu’une intervenante la prenne gentiment par la main pour l’emmener vers le coin de lecture. Ses larmes ne se tarissent que lentement, tandis qu’elle reste assise seule avec sa petite couverture, le pouce dans la bouche et le regard perdu dans le vide. En milieu de matinée, Lucie est enfin plus docile, même si elle répond timidement aux directives. Soudain, le bruit d’un livre qui tombe l’effraie; tout son corps tremble et elle se mets à pleurer. Elle se colle alors contre une intervenant et a l’air de réagir toujours plus mal aux moindres défis sans pleurer.

Justin a quatre ans et demi. Sa famille a eu des démêlés avec les services à l’enfance, et son frère et lui ont déjà été placés en foyer d’accueil. Justin passe sans cesse d’une activité à l’autre; il a beaucoup de mal à rester tranquille dans le cercle de jeu. Il tape les autres enfants, les employées et même sa mère Karen, leur donnant des coups de pied, souvent sans prévenir, et se servant d’un langage agressif. Récemment, on lui a demandé de ramasser le sable qu’il avait répandu en-dehors du carré de sable. Lorsque l’intervenante lui a tendu le balai, le refus d’obéissance de Justin s’est soudain transformé en une rage incontrôlable. Il s’est mis à crier et à se débattre jusqu’à ce que l’intervenante le retienne contre elle pour l’empêcher de se faire mal et de blesser les autres enfants.  Plus tard, en essayant de déterminer les causes de cet épisode dramatique, quelqu’un s’est rappelé que Justin et son frère aîné avaient été retirés de chez eux après que le compagnon de leur mère Karen eut frappé le plus jeune garçon avec un balai.

Lucie et Justin sont des enfants dont la vie a été bouleversée par des traumatismes terrifiants, accablants. Pour Lucie, le plus récent incident traumatisant a été de voir son père empoigner sa mère et la projeter contre la garde-robe en emportant les portes accordéon et les manteaux sur sa trajectoire. Dans le cas de Justin, il est difficile de déterminer avec précision l’événement traumatisant, tant il a été battu, injurié et abandonné à lui-même, même s’il est profondément aimé par une mère qui a elle-même été battue, négligée et traumatisée. Les jeux auxquels se livre Justin sont remplis d’images violentes. En fait, il harcèle les autres enfants et renverse les boîtes de jouets pour éloigner les «vilaines images qui me viennent dans la tête».

Le monde peut être terrorisant pour un enfant dont les expériences laissent des marques qui le hantent pendant des jours, des mois ou même des années. Par définition, un traumatisme est un événement externe soudain et extraordinaire qui déclenche un afflux d’excitations dépassant le seuil de tolérance physique, émotif et intellectuel d’un enfant (Terr, 1991). Un accident de la route, un désastre naturel, une agression animale et la guerre sont autant d’événements qui peuvent causer des traumatismes. Les abus physiques, émotionnels ou sexuels, ainsi que l’exposition à la violence verbale et physique d’un père ou d’un compagnon contre la mère peuvent traumatiser un enfant (Sudermann et Jaffe, sous presse). Ces jeunes «survivants» pullulent dans les centres d’accueil, les garderies et les maternelles du Canada.

Les traumatismes déchirent leur vie en s’attaquant à leur corps, à leur esprit, à leurs émotions et à leur moral. Ils ont des répercussions dans le milieu de garde, que ce soit sur les autres enfants ou les adultes qui s’en occupent. Pourtant, les garderies peuvent être de véritables «havres de sécurité et de tranquillité» où les enfants traumatisés peuvent «jouer avec enthousiasme et grandir» (Gaensbauer, 1997, 19). Les éducatrices et intervenantes de la petite enfance peuvent jouer un rôle de soutien et d’apaisement pour les parents stressés ou eux-mêmes traumatisés, et même devenir les partenaires des thérapeutes chargés de l’évaluation et du traitement des enfants. La qualité des services de garde constitue un facteur de protection important dans l’essor de la force psychologique des enfants à risque (Steinhauer, dans le présent numéro).

L’expérience physique complète d’un traumatisme

Tous les êtres humains réagissent de façon semblable à un traumatisme, peu importe l’âge et la culture. En situation de danger, le corps répond de façon adaptative et prévisible en préparant l’enfant à se défendre ou à s’enfuir (Perry, 1994). Le rythme cardiaque augmente, la respiration s’accélère, les muscles se raidissent et les sens s’activent, se mettant à l’affût du danger et éliminant toutes les autres informations non essentielles.

Une fois la crise et le danger résorbés, les fonctions vitales reviennent à la normale, permettant à l’enfant de retourner à ses préoccupations internes et de se rendre compte de ses sensations et de ses sentiments (peur, anxiété, etc.). L’enfant se demande alors ce qui vient de lui arriver et élabore ses propres explications. La façon de penser égocentrique associée à son jeune âge peut cependant mener à des conclusions négatives, telles que «je suis mauvais» ou «je mérite ce qui m’arrive».

Le caractère accablant du traumatisme incite l’enfant à analyser l’expérience à plusieurs reprises de façon à tenter d’en saisir le sens. Chaque répétition de l’expérience s’accompagne d’émotions, de pensées et de sensations physiques qui rappellent l’état de détresse. Plus l’expérience est extrême, plus il est difficile pour les fonctions mentales régulières de la traiter (Perry, 1994).

Les efforts ainsi consentis sont lourds sur les plans physique, émotif et mental, bref exténuants pour l’enfant. À la longue, à mesure que l’événement est assimilé, la charge émotive, mentale et physique se dissipe. Mais lorsque les souvenirs ne peuvent être mis de côté et les symptômes persistent plus de six mois, l’on diagnostiquera des troubles de stress post-traumatique. Les réponses post-traumatiques de l’enfant se répartissent en trois catégories: renouvellement des expériences, hyperactivité et évitement. En plus de ces symptômes, les jeunes enfants peuvent aussi développer des peurs et devenir agressifs (Zeanah et Scheeringa, 1996).

Renouvellement des mauvaises expériences

Un traumatisme peut pousser un enfant, à son insu, à revivre l’événement marquant à plusieurs niveaux. La vue d’un objet, une odeur ou un bruit peuvent rappeler des souvenirs traumatiques (comme le balai dans le cas de Justin). Souvent, le traumatisme a été si intense que l’enfant est confus. Des enfants plus âgés d’à peine 22 mois répéteront ces scènes et ces images avec des jouets ou dans leur tête de deux façons différentes. D’une part, le jeu peut avoir un caractère répétitif et monotone; l’enfant a alors l’air hébété et ne laisse transpirer que peu d’émotions. D’autre par, le jeu peut être si perturbant qu’il cause, un nouveau traumatisme à l’enfant et aux autres qui l’entourent.

Sur le plan quantitatif, le jeu de «reconstitution» est différent du jeu «traumatique», car l’histoire évolue lentement jusqu’à une fin quelconque. Même s’il peut aussi être difficile à observer, ce jeu présente un certain optimisme que l’on ne retrouve pas dans le jeu traumatique. Le jeu sexualisé d’un enfant traumatisé sur le plan sexuel peut être soit traumatique, soit reconstitué. Il doit être compris comme une tentative de lutte contre le traumatisme et non pas comme une machination préméditée visant à «séduire» les autres enfants. Les enfants plus âgés ont recours à des jeux et savent mieux exprimer leurs expériences, et ils raconteront donc leur histoire à qui veut l’entendre. Ils utiliseront aussi diverses formes d’art pour exprimer des images déroutantes, voire terrorisantes, qu’aucun mot ne saurait décrire.

Les cauchemars sont des reconstitutions qui dérangent le sommeil des bébés ou des enfants traumatisés. Il est difficile, et souvent d’ailleurs inutile, d’essayer de déterminer la signification du cauchemar, surtout quand l’enfant est très jeune. Il est plus important de savoir si les cauchemars sont liés à un traumatisme, c'est-à-dire s'ils ont fait leur apparition avant ou après l’événement (Zeananh et Sheeringa, 1996).

Hyperactivité

Dès la petite enfance, les enfants peuvent afficher toute une série de réponses physiologiques face à un souvenir traumatique: irritabilité, insomnie, crises de colère, mises en scène, inattention, sensibilité aux bruits forts provoquant des sursauts démesurés (Zeananh et Sheeringa, 1996). Souvent , les enfants sont hyper-vigilants, c’est-à-dire très sensibles au milieu qui les entoure et cherchant à en contrôler tous les aspects. Comme dans le cas de Justin, leur manque de concentration et leur haut taux d’énergie sont souvent confondus avec l’hyperactivité avec déficit d’attention.

Évitement

Il n’est pas facile pour les enfants très jeunes d’éviter que ne resurgissent les souvenirs d’un traumatisme. Une façon de réagir est de se retirer dans leurs pensées; c’est ce qu’on appelle la dissociation. Comme les intervenantes l’ont remarqué dans le cas de Lucie, un enfant qui «se dissocie» a l’air perdu dans ses pensées et ne réagit plus sur les plans auditifs, visuel ou tactile. Ces épisodes peuvent durer quelques secondes ou quelques minutes. Par ailleurs, les jeunes enfants peuvent aussi se retirer sur le plan émotif dans la vie et dans les jeux. Au niveau social, ils peuvent également éviter les relations et même oublier les aptitudes d’hygiène et de langage pourtant récemment apprises.

Peurs

Il arrive que les jeunes enfants développent des phobies liées aux personnes ou aux choses qui leur rappellent leur traumatisme. Il arrive aussi qu’ils aient une peur généralisée de la nuit ou de la séparation des parents, comme Lucie. Des enfants d’habitude sûrs d’eux-mêmes peuvent ainsi hésiter à entreprendre des activités qu’ils maîtrisent pourtant ou à relever de nouveaux défis.

Agression

Les comportements d’agression, de contestation et de défi représentent l’aboutissement complexe mais courant d’un traumatisme. Les enfants deviennent agressifs après un traumatisme, risquant de se blesser, ainsi que leurs pairs, frères et sœurs, et même les adultes (Zeanah et Sherringa, 1996). Ce genre d’agressivité enfendrée par des traumatismes est souvent difficile à distinguer de l'agressivité apprise, car les enfants imitent facilement les comportements qu’affichent les personnes importantes dans leur vie. Si la petite fille a l’air d’être maître d’elle-même, consciente des conséquences de ses gestes et vde de remords, son agression représente peut-être une expression de colère apprise ou la réaction à un conflit. Par contre, une crise de colère incontrôlable laisse penser à une «désintégration psychologique» en réponse à une lutte interne fondée sur la terreur (Perry, 1993). Justin, lui, montre les signes de ces deux genres d’agressivité.

Exposition prolongée au traumatisme

Les répercussions d’une exposition prolongée à la violence dans les trois premières années de vie sont encore plus inquiétantes parce que le cerveau risque d’être atteint de façon permanente. Perry (1997) croit que les régions du cerveau qui régissent l’anxiété, l’agressivité et l’hyperactivité se développent démesurément. Lorsque l’exposition à la violence s’additionne de négligence, les zones du cerveau qui contrôlent les émotions telles que la compassion et la moralité restent au contraire sous-développées (Perry, 1996).

Le rôle des intervenantes

1. Comprendre les besoins des enfants traumatisés et y répondre adéquatement nécessitent des talents de détective, de l’imagination et de la patience. Voici quelques idées à envisager:

2. Évaluer si la source du traumatisme est tarie. Un comportement inquiétant, des blessures suspectes, des histoires d’abus ou des jeux crus peuvent témoigner des traumatismes passés ou récents. Parlez aux parents ou communiquez avec les services d’aide à l’enfance si vous soupçonnez un abus.

3. Les besoins primaires d’un enfant traumatisé sont la sécurité et le repos. Votre priorité devrait être de lui fournir un environnement sain, cohérent et stable.

4. Les enfants comme Lucie et Justin ont besoin de beaucoup de réconfort verbal et physique. Les efforts que Lucie déploie pour surmonter son chaos intérieur et le stimulus de sa classe lui occasionnent une grande fatigue et une grande fragilité émotive. Elle a donc besoin d’être cajolée souvent et d’écouter des histoires emballée dans sa petite couverture, accompagnée par son ourson en peluche et assise juste à côté de l’intervenante.

5. Les enfants traumatisés préfèrent parfois les activités sensorielles, en particulier avec du sable, de l’eau ou de la pâte à modeler, pour leurs propriétés calmantes. Accompagnez un enfant agité dans ces coins de jeu et aidez-le à se calmer et à redevenir maître de ses émotions.

6. Utilisez les caresses avec prudence pour calmer, guider ou retenir un enfant. Une main même douce sur une épaule peut effrayer un jeune hyperactif. Une étreinte peut bien calmer une personne, mais provoquer une grande détresse chez une autre. Prendre un enfant sur ses genoux, qui est pourtant considéré comme un geste affectueux, peut faire remonter le souvenir d’abus sexuels (Demaree, 1995).

7. Tenter de tenir un enfant qui fait une crise de rage peut le calmer, mais peut aussi intensifier sa réaction. Chaque enfant est si différent que seul l’apprentissage par essai et erreur fonctionne.

8. Il ne sert à rien d’envoyer un enfant traumatisé en colère dans le coin. L’isolement ne fait qu’intensifier son anxiété et son sentiment d’impuissance; en plus, le fait de rester assis sans rien fait peut lui rappeler des souvenirs traumatiques (Demaree, 1995). Essayez ici de savoir quel genre de colère l’enfant exprime: crise contrôlée ou réaction à une peur incontrôlable? S’il a perdu le contrôle, amenez-le dans un coin tranquille et restez avec lui. Tout en le regardant droit dans les yeux, réconfortez-le en lui répétant qu’il est en sécurité. Ayez recours à diverses techniques pour le calmer (mots rassurants ou respiration ralentie). Aidez-le dans ses efforts visant à se calmer en faisant des jeux sensoriels.

9. La liberté du temps libre peut être déroutante. Dirigez les enfants et fixez des limites en ce qui concerne les comportements interdits. Une intervenante attentive doit intervenir si un enfant traumatisé sexuellement entreprend un jeu déplacé: expliquez alors ce qui n’est pas convenable et dirigez le jeu dans une autre direction au besoin.

10. Les intervenants doivent être prêtes à écouter, même si un enfant traumatisé raconte son histoire à n’en plus finir. Il peut se sentir confus au sujet des événements et être en train de demander des explications.

11. L’intervention précoce d’un bon thérapeute est essentielle pour minimiser l’impact d’un traumatisme. Le processus de guérison s’en trouve facilité lorsque le thérapeute, les éducatrices et les parents travaillent en équipe. Le fait de consulter un spécialiste des traumatismes peut aider à construire un profil de comportement qui servira de base à chaque enfant.

Quand l’intervenante risque aussi d’être blessée

S’occuper d’enfants traumatisés et de leur famille peut être exigeant du point de vue de l’intervenante. Des traumatismes secondaires peuvent surgir au contact d’un enfant traumatisé (Figley, 1995). Même les policiers les plus coriaces peuvent être secoués à la vue de comportements violents et insensés contre des enfants innocents, car le contact d’un enfant grandement blessé évoque des sentiments de grande tristesse, de colère et d’impuissance chez tous les êtres humains. Les éducatrices de la petite enfance qui travaillent avec des enfants traumatisés risque de se trouver exténuées, car leur rapport avec les petits est très personnel, intense et intime.

Il peut ainsi survenir d’autres traumatismes, cette fois chez les intervenantes. Ces dernières doivent donc avoir l’occasion de raconter leurs histoires de travail et sentir leurs sentiments valorisées. Ici encore, le travail d’équipe et la supervision sont essentielles, tout comme l’importance de s’occuper de soi-même représente la meilleure forme d’immunisation contre les traumatismes secondaires.

Si les intervenantes sont souvent impuissantes à prévenir les traumatismes dans la vie de leurs protégés, elles peuvent néanmoins offrir un milieu paisible à des enfants comme Lucie et Justin pour qu’ils puissent gérer leurs symptômes post-traumatiques et guérir tranquillement.

Stephanie Rabenstein, M.Sc., est spécialiste de la thérapie familiale aux Madame Vanier Children’s Services et à un cabinet privé à London (Ontario). Elle tient à remercier Peter Gray et tout particulièrement Jan Blaxall pour leurs importantes suggestions au sujet du présent manuscrit.

Cet article a d’abord été publié dans Interaction, la publication de la Fédération canadienne des services de garde à l’enfance à l’été 1999.

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