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Bruit, décibels et bambins

Service de garde

Parents : Documentation : Service de garde : Bruit, décibels et bambins

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Mathieu-Robert Sauvé

Photo : OMEP

À la garderie Fairmount, au milieu du tumulte, le petit Léonard apprend à écrire son prénom. Il trace sur la feuille un L, puis un laborieux E suivi des autres lettres. L'éducatrice lui explique que la première voyelle prend un accent aigu. Mais l'enfant ne parvient pas à comprendre ce qu'elle exige de lui. Elle a beau répéter et répéter, il persiste à écrire LEONARD.

«Dans un milieu bruyant, les enfants n'arrivent pas toujours à reconnaître le son de la voix d'une personne, explique Michel Picard, professeur à l'École d'orthophonie et d'audiologie. Le système auditif n'atteint sa maturité qu'à partir de 13 ans et ça peut aller jusqu'à 18 ans pour certains individus. Au cours de l'enfance, tout travail d'apprentissage devrait donc se faire dans des endroits silencieux».

En termes techniques, cela signifie que l'enfant de moins de 10 ans doit apprendre à écrire et à compter dans un milieu ne dépassant pas 30 à 35 décibels (dBA). Il s'agit de décibels «A», soit de décibels pondérés en fonction de l'oreille humaine. À zéro dBA, l'oreille ne perçoit aucun son, alors qu'à 130 dBA, le bruit est si intense qu'il provoque de la douleur à l'oreille interne. Cela correspond au bruit ambiant dans une salle de classe universitaire.

Or, l'ambiance à la garderie Fairmount – et dans la plupart des milieux de garde de la région montréalaise – se comparerait plutôt à un corridor aérien. Une garderie sur cinq excède carrément les normes émises par la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST) fixées à 90 dBA. La voix de l'éducatrice qui enseigne l'orthographe se perd alors dans la cohue comme le son de la flûte dans une symphonie de Chostakovitch.

Lorsqu'elle a été présentée au congrès de la Société américaine d'acoustique, à Berlin, en mars 1999, l'étude de M. Picard d'où proviennent ces résultats a provoqué la consternation. Retenue parmi les quelques 2000 présentations scientifiques pour faire l'objet d'un communiqué de presse, elle a suscité une vague médiatique mondiale. Même les spécialistes aguerris des méfaits du bruit se sont montrés surpris par une telle trouvaille. Ils ont eu du mal à y croire.

«Je n'ai fait que reprendre une étude réalisée par un collègue décédé accidentellement en 1995, Raymond Hétu, qui avait été le premier à étudier la question», dit M. Picard.

Difficile de croire que le personnel à qui les parents confient leurs petits chéris risque la surdité professionnelle, un mal plus généralement associé au travail en usine ou dans les mines. C'est pourtant vrai, car une exposition de plus de 85 décibels pendant huit heures d'affilée peut laisser à l'ouïe des séquelles permanentes. «Travailler dans le bruit est très épuisant», explique Louise Getty, professeur à l'École d'orthophonie et d'audiologie, qui a été l'une des plus proches collaboratrices de Raymond Hétu.
                                                                                                                              
Dans le cadre des travaux du Groupe d'acoustique de l'Université de Montréal, Mme Getty a mené plusieurs recherches sur l'exposition des travailleurs au bruit et sur le vieillissement. L'un des problèmes auxquels elle a été confrontée est que les personnes atteintes de surdité professionnelle ressentent souvent une espèce de honte. Un peu comme l'analphabète qui cherche toutes sortes de stratégies pour éviter d'être pointé du doigt, le sourd tâchera de masquer son handicap. «Le malheur, dit Mme Getty, est que ce problème d'origine professionnel est vécu avec le plus d'acuité dans la vie privée».

La chaise de jardin

Si les cas de surdité professionnelle sont aujourd'hui bien documentés en audiologie, les méfaits du bruit demeurent mal connus dans la population. Le citadin qui évite d'instinct le son du marteau-piqueur ou du camion à ordure ignore souvent qu'il n'est pas plus sage d'écouter de la musique avec son baladeur à longueur de journée ou de tenir le volume de sa chaîne stéréo au maximum. Peu importe sa provenance, tout bruit de forte intensité peut avoir des conséquences néfastes à long terme. «L'analogie que nous évoquons souvent est celle de la chaise de jardin sur l'herbe, explique Mme Getty. Si vous laissez une chaise sur la pelouse quelques heures, les brins d'herbe retrouvent facilement leur forme. Après plusieurs semaines, par contre, les brins d'herbe sont écrasés. Jamais ils ne retrouveront leur santé.»

Entre le pavillon et le tympan, c'est un peu la même chose. À force de solliciter les nerfs auditifs situés dans la cochlée, le bruit finit par les rendre inopérants. C'est ainsi que l'individu cesse de percevoir certaines fréquences de façon temporaire d'abord, puis permanente.

La personne ne devient pas sourde du jour au lendemain. Divers symptômes peuvent apparaître. L'audition sera moins efficace lorsqu'il y a un bruit de fond. Un bourdonnement constant peut également incommoder la personne qui souffre d'une telle surdité partielle. Elle peut avoir de la difficulté à dissocier les sons ambiants de ceux d'une personne qui parle. Sa compréhension pourra enfin être modifiée par le fait qu'elle est incapable d'entendre certains bouts de phrase.

Loin d'être marginale, la surdité est la maladie professionnelle irréversible la plus souvent indemnisée par la CSST. Elle représente à elle seule plus de 40% de toutes les réclamations pour maladies professionnelles.

Trouble d'apprentissage, hyperactivité

Tout en se gardant d'être alarmiste, M. Picard ne cache pas son inquiétude quant aux conséquences à long terme du bruit pour les enfants élevés dans des garderies puis des salles de classe bruyantes. Il craint que le développement cognitif, affectif et communicationnel soit affecté.

Plusieurs études ont démontré, au cours des années 1990, que les performances scolaires sont supérieures là où le silence règne. Dans le bruit, certains enfants développeraient même des troubles d'attention, de comportement et même d'hyperactivité. Quand on pense que 4.5% des enfants des écoles primaires de Laval reçoivent du Ritalin pour contrôler leurs déficits d'attention, on se demande s'il peut y avoir corrélation entre bruit et hyperactivité. «Je ne peux pas l'affirmer mais j'en ai l'intuition, dit M. Picard. On sait en tout cas que des enfants qui réalisent des tâches dans un milieu bruyant sont moins performants que ceux qui le font dans le silence».

Les Américains ont pris la chose au sérieux. Le lobby antibruit s'est rendu jusqu'au bureau de Hillary Clinton. Résultat: une loi oblige depuis quelques mois les architectes à tenir compte de la réverbération et de divers phénomènes acoustiques lorsqu'ils construisent des écoles. À ce chapitre, le Québec fait piètre figure. Non seulement rien n'est fait pour enrayer le problème, mais la généralisation des garderies à 5$ risque de l'accentuer.

Dans un document produit par le Groupe d'acoustique de l'Université de Montréal en 1990, on conseillait aux constructeurs de contrôler la réverbération sonore, d'atténuer les bruits d'impacts et de diminuer la puissance des bruits provenant de l'extérieur. Les auteurs soulignaient aussi que certains ventilateurs et climatiseurs étaient en soi très bruyants, et qu'il fallait remédier à la situation. Mais on suggérait de réduire le bruit à la source, c'est-à-dire diminuer le nombre d'enfants par local, prévoir des jouets moins bruyants et, tout en acceptant que les cris des bambins sont inévitables au cours de leur développement, on signalait que des moments de silence étaient fort précieux pour l'apprentissage et pour la détente.

Dix ans plus tard, la demande pour les places à 5$ amènent les constructeurs à convertir en milieux de garde les anciens gymnases, sous-sols d'églises et autres «cauchemars acoustiques», selon les mots de M. Picard.

Ce texte de Mathieu-Robert Sauvé est tiré de La revue des diplômés de l’Université de Montréal, no. 397, Automne 1999.

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