Bisous, câlins et pralines
Vie de famille
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Andrée Ménard
«Quel jour sommes-nous
Nous sommes tous les jours mon amie
Nous sommes toute la vie mon amour.» Jacques Prévert
Vendredi soir, 17h34, fourbus mais heureux de la semaine qui s'achève, nous déambulons dans la pharmacie du quartier à la recherche de l'indispensable et du nécessaire. La vie est belle et on papote des enjeux du Super Bowl, de la saveur des jujubes aux bleuets surs, brrr!, du cours de natation qui reprend demain. Au détour de l'allée Sud, mon fils pousse un cri: «Maman! Maman! Il me faut des chocolats pour Mathilde!»
L'étalage en forme de coeur, rose, or et rouge lui rappelle les impératifs de l'amour. Voyez-vous, Mathilde est le dernier béguin de fiston: jaune de cheveux, yeux verts de jeune chatte, l'intelligence mutine et d'après ce que j'ai pu en observer dans la cour d'école, un sale caractère... M'enfin! l'amour rend gaga et que l'on ait six, dix, trente ou soixante ans, n'échappe pas à son joug qui veut. Mon fils s'initie aux règles de l'art et la Saint-Valentin fait de lui, (au détriment du portefeuille maternel) un chevalier de l'Ordre de Laura Secord.
La Saint-Valentin, c'est tout à la fois, le Noël des amoureux, la manne des fleuristes, la surboum de l'amitié, une nuit de canicule dans les glaces de février. Certains anthropoïdes, de la race des désabusés, se plaisent à énoncer que le monde est mené par le fric et le c... La Saint-Valentin est une merveilleuse occasion de leur faire un pied de nez en rappelant qu'au-delà des caisses enregistreuses et de la tyrannie des hormones, l'amour a plus d'un tour dans son sac.
Mais parlons-en de l'amour, ce n'est pas d'hier qu'il confond plaisirs et misères. Le pauvre Valentin en a payé le prix fort de la sainteté... En effet, les historiens s'entendent pour associer la Saint-Valentin à la réforme imposée par l'Église catholique suite à la destitution de l'Empire romain. Les autorités papales bossaient dur pour transformer le calendrier des fêtes dites païennes en fêtes chrétiennes; il fallait ménager les susceptibilités, consentir à la liesse populaire, tout en ayant le souci d'élever les âmes vers quelques inspirations sanctifiantes. Au cinquième siècle, on se souvint d'un prêtre martyr, nommé Valentin qui s'était, au péril de sa vie, opposé à l'empereur Claudius, surnommé «le Cruel». Celui-ci, guerrier compulsif, n'avait de cesse de recruter tout homme de son empire pour alimenter ses guerres multiples. Il s'inquiétait du refus des hommes mariés par l'Église catholique naissante de partir en campagne et de préférer les bras de leur douce à la cohorte légionnaire. Claudius décréta donc l'interdiction absolue de tout mariage chrétien. Le brave Valentin outragea la décision du «Cruel» et persista à célébrer des mariages clandestins. Évidemment, l'empereur fut mis au parfum, et fidèle à sa réputation, il fit emprisonner et exécuter Valentin le 14 février de l'an 270. C'est ainsi que le 14 février fut recyclé fête de l'amour et des amoureux, passant de Lupercus et Junon à Saint-Valentin de nos amours.
Pour ma part, je préfère la version romaine qui se veut, ma foi, un peu moins sanguinaire... La légende historique raconte que dans la Rome antique, le 14 février était le jour consacré à rendre hommage à la déesse Junon. Cette dernière n'était rien de moins que la reine de toute la pléthore de dieux et de déesses romains. Le peuple de Rome la considérait aussi comme la déesse du mariage et de la féminité, tout un ministère! Le jour suivant les célébrations à Junon, soit le 15 février, débutait le «festival de Lupercalia», période consacrée à honorer plusieurs dieux et déesses, une version mythologique du carnaval de Québec... Mais, revenons à César et ses Romains. À cette époque, la vie des jeunes garçons et des jeunes filles était rigoureusement séparée. Mais, oh douceur!, pendant le festival de Lupercalia, chaque garçon pigeait le nom d'une jeune fille dans la grande urne, version antique de la loterie de Cupidon. Le garçon devenait alors le compagnon attitré de la jeune fille pour la durée des festivités; parfois, ils devenaient amis et le hasard faisant bien les choses, il arrivait que l'amour s'en mêle...
Au Moyen Âge, les jeunes filles appelaient «Valentin», leur cavalier. C'est aussi le 14 février qu'elles interrogeaient l'azur afin de prédire leur avenir marital. En effet, si le matin du 14 février, le premier oiseau aperçu était un moineau cela signifiait un mariage heureux mais peu fortuné, le rouge-gorge annonçait le marin, le chardonneret un homme riche, l'hirondelle, un petit noir aux yeux bleus, non, celui-là c'est ma prédiction; de toute façon, dans nos hivers québécois, les moineaux sont rois. Alors les filles, prenez soin de vos jobs...
Jadis, les amoureux devaient fabriquer eux-mêmes leur carte et écrire d'inspiration les mots qui sauraient troubler, le tout, bien sûr, devant se dérouler sous le secret de l'anonymat: le mystère attisant les prémices de l'amour. Que sont devenus les rituels de Cupidon quelque deux mille ans plus tard? Il fut un temps où la Saint-Valentin agaçait mon syndrome du caniche, vous savez ce sentiment désespérant de se sentir obligée de faire la belle, de rouler les yeux doux, de donner la papatte quand on sonne la cloche. En ces temps où l'intolérance sévissait, le l4 février n'était qu'une date de plus au calendrier des obligations amoureuses et de la basse manipulation mercantile. Avec le temps, l'amour se jouant du sarcasme, la maternité ramenant la candeur de l'enfance, l'amitié réconfortant des affres de la passion, j'apprends à regarder autour, à me laisser tenter par l'illumination du merveilleux et à ainsi réinventer le sens de la fête. Que ce soit l'offrande du bijou «t'aurais pas dû!», ou celle tout aussi précieuse d'une carte fabriquée par «moi-tout-seul-juste-pour-toi» au dessin plein d'amour avec des souhaits tracés par une petite main qui apprend, que ce soit les bonbons rouges qui égaient le bureau au travail, le repas spécial en tête-à-tête ou avec «les copains d'abord», la Saint-Valentin nous rappelle l'essentiel de toute vie: l'amour que l'on a, celui que l'on porte, celui que l'on offre au jour le jour et tout autour...